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« Beaucoup d’Espagnols ne croient plus aux deux grands partis »

À la veille des élections générales, les deux nouveaux partis « citoyens » pourraient créer la surprise et signer la fin du bipartisme. Jordi Munoz, politologue catalan, enseignant à l’Université de Barcelone, a effectué ses recherches sur l’analyse des comportements électoraux, notamment sur les conséquences des affaires de corruption de la classe politique au moment du vote. Entretien avec ce spécialiste de politique intérieure.

Comment expliquer le succès soudain de nouveaux partis politiques en Espagne ?

Le système était plutôt fermé depuis le début de la démocratie. Il a toujours été difficile pour un troisième parti d’attirer l’attention médiatique. Le système s’est ouvert au moins grâce à une combinaison de deux facteurs. Sur la scène politique, il existe de la part de la population une défiance extrêmement importante envers les deux partis principaux et traditionnels, le PP et le PSOE. Beaucoup de gens ne croient plus en ces deux grands partis. La confiance envers le PSOE a disparu aux élections de 2011 après sa gestion de la crise économique, tandis que le gouvernement PP l’a perdue dans les trois mois après son arrivée au pouvoir, ce qui est très inhabituel. La violence inouïe de la crise économique explique en grande partie cette crise de confiance.
En parallèle, l’Espagne possède un système médiatique de plus en plus fragmenté : de nouvelles chaînes de télés avec leurs talk-shows novateurs ont permis aux nouveaux partis de s’exposer et de s’attirer une popularité grandissante. On ne peut pas vraiment parler d’une création médiatique mais, pour ces nouvelles formations, le fossé entre petite organisation politique et alternative massive aux partis traditionnels s’est comblé grâce à ces talks-shows populaires et ces émissions politiques, en particulier celles de la Sexta.

Cette défiance s’était déjà observée il y a quatre ans à travers le mouvement contestataire spontané et massif des Indignés. Quelle empreinte a laissé ce mouvement de protestations hétéroclites dans le discours politique ?

À plusieurs égards ces mouvements sont profondément reliés à une situation de crise et à un conflit générationnel. La crise a frappé tout le monde mais bien plus durement les jeunes : émigration, pertes d’emplois, taux de chômage élevé, exclusion… La jeunesse a payé un lourd tribut et en cela le 15-M (le mouvement des Indignés, démarré le 15 mai 2011, ndlr) possède une dimension générationnelle. Les organisations de gauche y ont trouvé une opportunité de transformer ces protestations en quelque chose d’autre, sans toutefois les contrôler. Ces transformations expliquent en partie la montée de Podemos et la victoire de listes citoyennes aux élections municipales (à Barcelone, Madrid, La Corogne, Saragosse, Valence). Ces mouvements ont réussi à l’emporter malgré des expressions politiques différentes en interne, ce qui est remarquable. Ces succès ne seront sans doute pas suffisants pour remporter les élections générales.

Justement, pourquoi Podemos peine-t-il à convaincre au niveau national après avoir gagné plusieurs scrutins dans les grandes villes du pays ?

Premièrement, il y a un timing différent. De mon point de vue, le moment des élections locales, en juin, était meilleur que la campagne de décembre. Ensuite, les candidats de Podemos réalisent des scores bien plus élevés dans les grandes villes qu’en zone rurale, où ils peinent à percer. Enfin, la politique au niveau municipal reste basée sur la personnalité des leaders locaux. Dans les grandes métropoles, ces listes citoyennes ont su trouver des personnalités très efficaces pour attirer des électeurs du PSOE, des autres partis de gauche classiques et même de nombreux abstentionnistes. Je pense à des figures comme Ada Colau ou Manuela CarmenaPablo Iglesias appartiendrait à cette catégorie de leader mais il possède un côté plus controversé et polémique que les deux autres. Il n’a pas été épargné par les médias conservateurs, qui ont été particulièrement agressifs envers lui. Ce phénomène l’a transformé en une personnalité politique très clivante.

Pablo Iglesias, le leader de Podemos, lors d’un meeting pendant les élections catalanes le 13 septembre 2015, à Barcelone.


À ses débuts, Podemos a essayé de s’engager sur une voie d’opposition entre la nouvelle classe politique et l’ancienne. Ils voulaient changer les règles du jeu en créant de nouveaux clivages : peuple contre élite, système contre anti-système, jeunes contre vieux. Les leaders comme Iglesias, inspirés des mouvements au pouvoir en Amérique Latine, souhaitaient se battre uniquement sur ces concepts, mais ses militants, ses cercles, son idéologie viennent de plateformes de gauche. À force de se défendre face aux attaques de la droite conservatrice, et face à la montée du nouveau parti de droite Ciudadanos, Podemos est devenu aux yeux de l’opinion « LE nouveau parti de la gauche », à côté du PSOE, et non plus « LE nouveau parti tout court ». Cette perception change tout et reste à mes yeux le principal facteur d’explications des difficultés récentes* de Podemos. Ils ont été poussés à gauche à leur insu. D’autre part, le nouveau leadership, plus jeune, du PSOE, et l’émergence de Ciudadanos, a contribué à les affaiblir.

Les alliances avec les partis de la gauche ont-elle fait perdre à Podemos la singularité, la dimension inclassable, qui faisait son succès ?

C’est possible mais observez la « success story » des listes citoyennes comme « Barcelona en Comu » ou « Ahora Madrid » lors des élections municipales : elles viennent toutes d’accords entre Podemos et des partis de gauche locaux plus classiques. Peu importe leurs origines, si ces listes ont gagné c’est parce que les forces de gauche ont su s’engager ensemble. Ce n’est pas Podemos seul qui a gagné. L’immense écart de score entre la liste Podemos-Ahora Madrid aux élections locales et la liste de Podemos aux élections régionales qui ont eu lieu le même jour le confirme (31% pour la liste municipale de Carmena, 18% pour la liste Podemos au Parlement de Madrid). Les accords avec les partis déjà existants ont pu affecter l’image de Podemos comme « parti nouveau » mais restent indispensables pour gagner. Or ce que veut Podemos, c’est gagner…

Podemos revendique un lien avec le 15-M par son fonctionnement interne prétendu horizontal, son idéologie, sa volonté de changer le système. Quelle est la frontière entre lien réel et marketing politique ?

Il existe a un vrai lien dans la mesure où ce sont presque toutes les mêmes personnes. Pour autant, la dynamique politique d’une machine électorale comme Podemos est très différente du mouvement spontané du 15-M. Podemos est bien plus centralisé, structuré, et hiérarchique que les processus de décision mis en place par les plate-formes d’indignés. Certes, le fonctionnement horizontal (lien hypertexte cercle), la participation en ligne des militants existent, mais en pratique tout ceci est très secondaire. Le pouvoir reste aux mains de la direction centrale du parti.

Des militants de Podemos au meeting de Pablo Iglesias à Barcelone durant les élections catalanes le 13 septembre
Des militants de Podemos au meeting de Pablo Iglesias à Barcelone le 13 septembre 2015.

Podemos voulait changer la règle du jeu, mais au final n’est-il pas devenu un parti classique ?

C’est un débat intéressant. La direction centrale est capable d’imposer elle-même certains membres lors des élections locales. En ce sens, ils ne sont pas différents en terme d’organisation. Leur singularité s’observe sur leur façon de gérer le débat public et sur leurs relations avec les institutions. Le nouveau conseil municipal de Barcelone a une approche totalement différente avec le jeu institutionnel que celle des partis classiques. Dans un sens, ce sont des étrangers au système institutionnel, ils continuent de penser qu’ils sont à l’extérieur du système, et souhaitent démontrer qu’accéder au pouvoir n’est pas le but de leur action politique. Ces conseillers issus de listes citoyennes ont par exemple choisi de diminuer fortement les indemnités des élus locaux, une de leur première décision à Barcelone, et débattent encore aujourd’hui pour savoir s’il faut s’imposer ou non une limite dans le temps à leur engagement en politique.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le parti de centre-droit Ciudadamos apparaît comme la deuxième force politique du pays dans les sondages. Le parti était quasi inconnu hors de Catalogne depuis sa création en 2006. En janvier, il a gagné 8 points dans les sondages. Comment expliquer cet engouement soudain, devenu pérenne à six mois des élections ?

Depuis quatre ans, les enquêtes d’opinion montrent combien le PP et le PSOE perdent des voix et du terrain dans l’électorat. Beaucoup d’électeurs du PP se montraient indécis, ne sachant pas vers qui se tourner. Ces électeurs-là ont nourri la croissance de Ciudadanos. Il y avait une vraie demande pour une formation nouvelle au centre et à la droite du spectre politique.
Le parti a été promu par les médias généralistes et possède des soutiens parmi les milieux d’affaires. Je ne dis pas pour autant que le système économique actuel peut créer à lui seul un parti à succès, vous avez besoin d’une demande pour cela. Cette demande au sein l’opinion pour une formation comme Ciudadanos existait clairement… et personne ne comblait cet espace. Le leadership d’Albert Rivera, par sa jeunesse, ses qualités évidentes d’orateur et de communicant, a été très importante. Durant ces derniers mois, sa présence était constante dans les médias, il apparaissait au moins une fois par semaine, voire quotidiennement. Il serait intéressant de mesurer la fréquence de sa présence médiatique à l’évolution positive des sondages envers son parti.

Avec quelles thématiques, ce parti créé à l’origine pour contrer le nationalisme catalan, a pu convaincre le reste de l’Espagne ?

L’anti-nationalisme catalan est un sujet très secondaire pour eux aujourd’hui. Leurs discours parlent systématiquement de régénération de la politique, d’anti-corruption et d’économie. Ils se présentent comme une force qui va mettre fin aux privilèges des « insiders », changer les règles du jeu et, à la fois, s’achètent une crédibilité engageant des professeurs d’économie réputés pour les conseiller. Je mène actuellement une recherche autour des élections avec plusieurs panels d’électeurs indécis. Tous envisagent de voter pour Ciudadanos. Ils nous disent : « Nous voulons un changement, mais un changement modéré. Nous ne voulons pas finir comme la Grèce », sous-entendant « on n’est pas certain de ce qui arriverait avec Podemos ». La stratégie de Ciudadanos est de montrer qu’ils sont des personnes sérieuses et nouvelles à qui l’on peut leur remettre les clés du pays sans s’inquiéter.

Albert Rivera, au meeting de Ciudadadnos, le 24 septembre à Barcelone.

Mais la nouveauté est un faux argument. Ils sont élus, débattent et votent des lois au Parlement catalan depuis près de 10 ans…

Oui, mais ça ne compte pas pour la majorité de l’électorat. La majorité ne sait pas quelles étaient les actions de Ciudadanos au Parlement catalan et s’en moque un peu…

Le discours anti-corruption est-il dans l’ADN de ce parti, ou tente-t-il simplement de surfer sur la défiance actuelle et les protestations menées dès 2011 par le 15-M ?

C’est une nouvelle thématique pour eux, mais dans un sens c’est logique de mettre cet argument en avant puisqu’ils n’ont jamais fait partie du système au pouvoir. Ils n’ont jamais été impliqués dans des aller-retours polémiques entre des fonctions électives et des postes de direction de grandes entreprises, comme beaucoup d’autres hommes politique. C’est une carte naturelle à jouer pour eux. On verra combien de temps cela marchera…

Justement, ce discours sur l’anti-corruption est-il crédible ? Le parti fait face à des affaires de fraude fiscale de son ancien porte-parole, Jordi Cañas, de son numéro deux José-Manuel Villegas…

Regardez leur liste locale à Valence : elle est remplie d’anciens membres du PP ! Or, le PP de Valence a très mauvaise réputation sur le volet des affaires financières et de la corruption… Bien sûr que dans le futur, Ciudadanos aura parmi ses membres des gens impliqués dans des cas de corruption, mais tout autant que les autres partis, à l’exception peut-être de Podemos. La vrai est question est : comment seront-ils perçus par l’électorat ? Pour l’instant, les gens les perçoivent comme un parti très propre, même si leur financement n’est pas très clair.

Les leaders de Ciudadanos sont des jeunes pour la plupart, Albert Rivera a 36 ans, son bras droit Fernando de Paramo, 27. Quel est le lien entre eux et les jeunes du mouvement des indignés qui critiquent les même aspects de la vie politique ?

Dans le cas de Ciudadanos, non, je vois pas le lien. Comparez plutôt C’s et Podemos avec les vieux partis, incapables, jusqu’à une période toute récente, de promouvoir un remplacement des générations en interne. La régénération de la classe politique est apparue grâce aux nouveaux partis. Et les anciens ont beaucoup perdu : chez les jeunes dans les enquêtes d’opinions les forces traditionnelles sont largement minoritaires.

Albert Rivera, président de C's, 37 ans. A sa droite, Inés Arrimadas, présidente de groupe au Parlement de Catalogne, 34 ans, puis Fernando De Parano, stratège du parti, 27 ans.
Albert Rivera, président de C’s, 37 ans. À sa droite, Inés Arrimadas, présidente de groupe au Parlement de Catalogne, 34 ans, puis Fernando De Parano, stratège du parti, 27 ans.

Ciudadanos et Podemos puisent-ils dans le même réservoir de vote ?

Il y a des connexions mais le public visé est différent. Le clivage droite/gauche les distingue beaucoup. Les deux formations peuvent se disputer les électeurs qui recherchent la nouveauté, sans se soucier de l’étiquette, mais ceux là sont minoritaires.

L’étiquette « Podemos de droite » se justifie-telle ?

Oui, dans le sens où c’est un nouveau parti. Si l’on creuse au-delà, je ne vois pas de justification.

Devant ces deux partis, le PP, au gouvernement, n’a pas été épargné par les critiques et les affaires de corruption, comme celle de Rodrigo Rato, ancien vice-président, qui éclaboussent tout le parti. Comment expliquer que le PP reste en tête de chaque sondage malgré toutes ces affaires ?

Tout le monde est contre la corruption, mais une large partie de l’électorat reste peu réceptive à ce sujet. Comment l’expliquer ? D’abord ces électeurs pensent qu’il n’existe pas d’alternative réellement propre, qu’importe le parti, il y aura toujours des membres qui, une fois arrivés au pouvoir, seront corrompus. Deuxièmement, tant que ces électeurs ont le sentiment de recevoir quelque chose en échange, la volonté de « punir » la corruption dans les urnes est moins forte. Si un maire réalise des infrastructures utiles et belles, un électeur sera plus apte à lui pardonner certaines affaires. Enfin, les partisans les plus fervents d’une formation politique n’écoutent pas vraiment les accusations de corruption liées à leur parti. Au mieux ils en minimisent l’importance, au pire ils nient le cas et estiment que ce sont des mensonges colportés par les adversaires politiques.

*Entretien réalisé le 26 novembre 2015, à trois semaines du scrutin