église

“L’Église exerce un lobby sur la société”

Durant le mois d’octobre à Madrid, un slogan original s’est affiché sur un bus de la ligne 3. « Dieu, à l’église. L’histoire, l’art et les sciences, à l’école ». L’association Madrilène des Athées et Libres Penseurs a organisé cette campagne de pub. Son président, Luis Vega, a répondu à nos questions.

Quelles sont les activités de l’association Amal ?

Nous sommes des libres penseurs, des athées, associés pour défendre la laïcité, la séparation de l’État et de l’Église. Attention, on ne lutte pas contre les croyances, qui sont privées. Amal lutte pour défendre les droits des athées, et souhaite une société égalitaire pour tout le monde, où il n’y aurait de privilèges pour aucune religion, pas seulement le catholicisme.

La religion catholique a donc des privilèges en Espagne ?

L’Espagne n’est pas laïque, elle est « aconfessionnelle » selon sa Constitution. Ce qui est tout relatif, vu les liens entre la religion catholique et l’État. L’Espagne donne certains droits à l’Église catholique, via un concordat signé avec le Vatican. Un peu comme en France avec Strasbourg, et l’Alsace-Moselle.

Lire aussi : Pourquoi le concordat s’applique en Alsace-Moselle ?

Quels sont les droits que donne ce concordat à l’Église ?

L’Église espagnole a sa propre justice. Quelques cas, par exemple, de pédophilie, n’ont été jugés que par des tribunaux ecclésiastiques. Il y a aussi des accords financiers et aucune transparence : l’Église catholique, tout comme la monarchie, est protégée, et n’a aucune obligation de publier des informations économiques. Elle ne paye pas d’impôts fonciers, et pourtant elle est très riche.
Concernant l’éducation, nous avons présenté une dénonciation au tribunal supérieur de justice contre le ministère de l’Éducation et les contenus religieux à l’école publique. Des choses comme « Dieu a créé le monde en six jours et s’est reposé le septième » sont en totale contradiction avec la science. Pratiquer ce genre d’enseignement, c’est mentir à nos enfants.
Il y a aussi une particularité espagnole. On appelle ça les « inmatriculaciones ». C’est une loi promulguée par Aznar (en 1998, prolongeant la loi hypothécaire de 1946, adoptée du temps de Franco, ndlr). Elle permet aux évêques et aux archevêques de se passer de notaires dans certains cas. Par exemple, l’Église peut immatriculer à son nom un bien qui n’est pas enregistré. Ça s’est notamment passé comme ça avec la mosquée de Cordoue (autrefois appelé la mosquée-cathédrale, son nouveau nom officiel est « cathédrale de Cordoue, ancienne mosquée », ndlr), qui leur a coûté 32 euros. Pareil pour la Torre del oro de Séville. Des monuments de renommée internationale !

Pourquoi l’évolution prend-elle autant de temps ?

L’Église exerce un lobby, pas seulement sur les politiques, mais sur la société toute entière. Selon l’Église catholique, 70% des Espagnols sont catholiques. Dans la réalité, les catholiques pratiquants sont entre 13 et 17% selon les enquêtes officielles du CIS (Centro de investigación social, ndlr). Entre les deux, ce sont des personnes qui se définissent de culture catholique, mais qui sont favorables à l’avortement, à l’homosexualité, et n’obéissent à aucun dogme de la religion. Toujours selon le CIS, 60% des Espagnols sont en faveur de l’euthanasie. La société espagnole est bien plus avancée que ses lois.

"Si Pedro Sanchez ou Pablo Iglesias deviennent chef du gouvernement, je crois qu’on aura très vite un pays laïc"

Pensez-vous que l’Espagne peut rapidement devenir laïque ? Après les élections par exemple ?

Je pense que oui. La réalité c’est que jour après jour, il y a moins de curés, et moins de « clientèle ». La génération actuelle de jeunes entre 15 et 25 ans ne croit pas en Dieu. Ou très peu. Pour les élections, si Pedro Sánchez (PSOE) ou Pablo Iglesias (Podemos) deviennent chef du gouvernement, je crois qu’on aura très vite un pays laïc.

Après cette campagne de publicité sur les bus de Madrid, quelles vont être les prochaines actions de l’association pour défendre la laïcité ?

La prochaine priorité est d’organiser des apostasies collectives*. Pour l’instant, c’est l’Église qui décide si oui ou non tu peux la quitter. Logiquement, si tu en as l’envie, tu as le droit de quitter l’Église, quoiqu’elle en pense. Nous avons écrit au ministère de la Justice pour que l’apostasie devienne un acte civil.

* Apostasie : abandon volontaire d’une religion

La position des candidats aux élections générales

 

garzon rondAlberto Garzon, Izquierda Unida : L’objectif du candidat est de promouvoir la laïcité en Espagne « à 100% ». Pour cela, il défend une éducation « 100% publique ». Dans son viseur, les “privilèges fiscaux de toutes les natures”, l’accord de 1979 avec le Vatican, qu’il annulerait en cas d’élection. La loi hypothécaire serait également modifiée : « l’État doit déclarer nuls tous les actes de propriété enregistrées par l’Église catholique grâce à ce procédé ».

sanchez rondPedro Sánchez, PSOE : Les socialistes souhaitent supprimer les références à l’Église catholique dans la Constitution, et dénoncent « les accords du pays avec le Saint-Siège ». Pedro Sánchez veut aussi taper où ça fait mal : au portefeuille. L’Église devra payer des impôts pour tous ses biens qui ne servent pas au culte ou au social, et l’État réclamera la propriété des biens acquis grâce à la Loi hypothécaire. Lors de ses mandats à la tête du pays (2004-2008 ; 2008-2011), le socialiste José Luis Zapatero n’avait pas remis en cause les accords avec le Vatican, et n’avait pas non plus fait de promesses en ce sens.

iglesias rondPablo Iglesias, Podemos : Le parti est favorable à une évolution de la relation privilégiée entre l’État et l’Église. Parmi les propositions de son programme officiel : une éducation laïque, l’annulation du Concordat de 1953, et des cinq accords entre l’Espagne et le Vatican signés entre 1976 et 1979, la suppression des privilèges fiscaux de l’Église et des célébrations religieuses dans les actes officiels.

rivera rond

 

Albert Rivera, Ciudadanos : Le parti de centre-droit est en faveur d’une école laïque, tout en proposant des cours d’histoire des religions. En revanche, Ciudadanos ne prévoit pas l’abrogation des accords signés entre l’État et le Saint-Siège.

 

rajoy rond

 

Mariano Rajoy, Parti Populaire : Le parti au pouvoir n’a pas annoncé de changement sur le thème de la religion en cas de nouvelle victoire aux élections générales.