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Les Indignés ont leur télé

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À quelques semaines des élections, les chaînes espagnoles rivalisent de débats politiques. À gauche, les fondateurs du parti Podemos ont leur propre émission, La Tuerka. D’une simple télé de quartier, elle est devenue une machine médiatique.

Devant les portes aux vitres teintées, Noelia récite son texte à voix basse, en finissant sa cigarette : « Bonsoir à toutes et à tous, et bienvenue sur ‘La Tuerka’… » En haut d’une tour donnant sur les grands boulevards, quelques minutes avant le début de l’enregistrement, les invités défilent, maquillés, jusqu’au plateau. Autour de la table au design futuriste, des tasses aux caméras, tout est floqué « La Tuerka ». Les néons éclairent un studio rouge et blanc flambant neuf. Noelia Vera, la présentatrice de l’émission, fait cliquer son stylo machinalement, avant que le générique ne commence.

Tous les soirs de la semaine, l’extrême gauche a son propre talk-show, diffusé via le site du quotidien de gauche radicale blico. Après quatre saisons, « La Tuerka » est devenue une référence en Espagne. Et plus seulement pour les militants. Aujourd’hui, autour de la table, l’émission accueille des représentants des principaux partis en lice pour les élections législatives de décembre : d’un côté, Noelia Martínez, conseillère socialiste à la mairie de Madrid, de l’autre, Dolores Pastor du parti de centre-droit Ciudadanos, ou encore Ramón Espinar, sénateur Podemos. Depuis ses débuts en 2010, la petite télé associative a fait du chemin.

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« Deviens toi-même le média »

Quand Pablo Iglesias, le leader de Podemos, a eu l’idée de lancer sa propre émission de débat politique, « La Tuerka » n’était encore qu’un débat amateur et militant sur les bancs de la fac. Considérant la télévision comme « une chose étrangère à la gauche », plutôt que de la bouder, il décide d’en faire un instrument politique : « Si les médias ne viennent pas à toi, deviens toi-même le média. »

Avec d’autres professeurs de l’université Complutense de Madrid, dont Juan Carlos Monedero et Iñigo Errejón, deux des fondateurs du parti, il forme le réseau La Promotora, et s’unit à l’association d’étudiants en sciences politiques Contrapoder. Noelia Vera se souvient :

« Les deux associations ont alors commencé à organiser ensemble des débats politiques filmés à la fac, sur des sujets qui n’étaient pas abordés par les médias traditionnels. »

Iglesias et Monedero financent l’émission en payant de leur poche, et font avec les moyens du bord. Avec des capacités techniques réduites, et sans aucun journaliste, les débats attirent pourtant chaque semaine plus de participants et de public. Jusqu’à se faire remarquer par Paco Pérez, directeur de la télévision du quartier madrilène de Vallecas Tele K, qui propose à Iglesias d’héberger ses débats sur la chaîne. Le rendez-vous politique des militants de gauche, jusqu’ici informel et sans moyen, devient télévisé et régulier. « La Tuerka » est née.

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Malgré un décor un peu bancal et des rideaux noirs en guise de fond, la « télévision de gauche » est lancée. Mais elle reste très confidentielle, et son public, très engagé. Noelia Vera raconte : « C’est grâce au mouvement des Indignés que l’émission a décollé. Au début des manifestations du 15-M, nous étions face à un grand silence médiatique. Peu de chaînes couvraient ce qu’il se passait. Alors Pablo et les autres sont descendus dans la rue, pour enregistrer ‘La Tuerka’ pratiquement en direct de la Puerta del Sol. »

Avec un discours anti-austérité et en donnant la parole aux Indignés qui vivaient jour et nuit sur la place, l’émission devient populaire et tourne sur les réseaux sociaux. « La Tuerka » commence à faire parler, et son créateur avec elle.

Pablo Iglesias, bête médiatique

Noelia le reconnaît : « ‘La Tuerka’ a énormément aidé à faire connaître Pablo. Il était de plus en plus invité sur les plateaux de télé : lorsque les médias avaient besoin d’un interlocuteur pour parler du 15-M, ils pensaient tout de suite à lui. »

Peu à peu, le profil des invités de l’émission se diversifie. « La Tuerka » passe d’une à quatre émissions hebdomadaires, dont un débat politique, une chronique féministe, un JT satirique, une analyse de sujets d’actualité par Monedero, et un face-à-face. Au fur et à mesure des tournages, Pablo Iglesias s’habitue à la caméra et muscle son discours, avant même la création de Podemos en janvier 2014. Pour Noelia, c’est évident :

« C’est, entre autres, grâce à son expérience à “La Tuerka” que Pablo a pu prendre la tête du parti. »

L’emballement médiatique fait le reste. Pablo Iglesias et Juan Carlos Monedero, qui assuraient la présentation et l’organisation des émissions, n’ont plus assez de temps à accorder aux tournages. Ils passent le relais à Noelia Vera, qui donnait un coup de main à la communication du parti. Passée par CNN et l’agence espagnole EFE, elle est la toute première journaliste à intégrer l’équipe.

Pablo Iglesias conserve son émission du vendredi, « Otra Vuelta de Tuerka », un entretien en face-à-face avec un politique ou intellectuel. Il reçoit entre autres l’économiste Thomas Piketty, la philosophe Chantal Mouffe, ou encore la future maire de Madrid, Manuela Carmena, et atteint des centaines de milliers de vues sur YouTube.

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Un projet politique

S’il y a une chose qui n’a pas changé à « La Tuerka », c’est le contenu des débats. Il s’agit de donner la parole à des intellectuels, des politologues, avec des idées de droite ou de gauche, peu importe, mais pour parler enfin « des sujets qui n’avaient pas leur place dans le paysage médiatique classique : la crise sociale, les coupes budgétaires, la corruption, l’emploi, tout ce qui touche vraiment les Espagnols. »

Iglesias refuse pourtant d’accoler les termes d’ »alternatif » ou de « contre-information » à sa télé. Il préfèrerait qu’on parle de « La Tuerka » comme d’une vraie télé de gauche. Noelia, dont le JT est réalisé en une seule prise, souligne : « Les politiques peuvent argumenter pendant plusieurs minutes, sans coupe ni montage, et développer librement leurs idées. Impossible sur les chaînes traditionnelles. »

Mais à quelques semaines des élections générales, qui auront lieu le 20 décembre, les sujets d’actualités brûlants ont vite fait de se transformer en thèmes de campagne, quitte à s’assoir un peu sur les débats de fond. Au lendemain du face-à-face opposant Pablo Iglesias au leader de Ciudadanos Albert Rivera, qui a réuni plus de 5 millions de téléspectateurs, Noelia Vera a du mal à canaliser ses invités. Elle tente de calmer le jeu entre la conseillère socialiste et le politologue Jorge Verstrynge, sympathisant de Podemos, qui la tacle :

« Parti populaire et PSOE, c’est la même merde. »

Pendant cette période, « La Tuerka » ne va-t-elle se réduire à un moyen pour Podemos de diffuser ses idées ? Noelia se défend : « C’est d’abord un projet politique, on ne s’en est jamais cachés. Mais je suis journaliste d’abord, militante ensuite. Et en aucun cas porte-parole du parti. » Elle assure qu’elle confrontera tous les candidats dans son JT avant l’élection. Y compris Iglesias, à qui, c’est promis, elle ne fera pas de faveur.