Madrid, Spain. Congreso de los Diputados

L’extrême droite, la grande absente

Une semaine après les élections en France et le score historique du FN, le scrutin espagnol s’annonce bien différent. De l’autre côté des Pyrénées, la campagne n’a jamais abordé les thèmes qui font le lit de l’extrême droite, et aucun parti n’a débordé le conservateur PP. Pourquoi une telle différence avec le voisin français ?

Des raisons historiques

« Je crois que les gens ne sont pas prêts à abandonner une partie de leurs libertés pour un peu plus de sécurité. » Installé dans un café du centre de Madrid, Fernando Santos touille son café au lait d’un air grave. Pour le professeur d’histoire, si les paysages politiques espagnols et français sont aussi peu semblables aujourd’hui, c’est en raison de l’Histoire de ces deux pays. « En France, vous êtes habitués à la liberté. En Espagne, c’est une chose un peu nouvelle. Dans l’esprit des gens, l’extrême droite est encore très liée avec la dictature. Aujourd’hui, il est impossible que ce courant politique se développe, parce que les gens ont vécu la dictature. Ils sont nés sous ce régime, ils savent ce que ça veut dire. La génération suivante, peut-être, sera plus sensible à ces idées. »

En attendant, personne en Espagne ne semble épouser cette cause. Du moins pas de façon visible. Si aucun mouvement n’émerge à la droite du PP, c’est donc en partie pour des raisons historiques : la dictature, mais aussi la transition démocratique chaotique qui a suivi ont « vacciné » les Espagnols de la tentation fasciste. Après la mort de Franco, des organisations terroristes d’extrême droite ont en effet multiplié les attentats pour perturber le processus démocratique. Jusqu’au coup d’état manqué du 23 février 1981, qui a marqué une cassure définitive.

Des raisons sociales

L’extrême droite française, qui se nourrit d’un discours anti-immigration, ne pourrait pas retrouver pareil terreau de l’autre côté des Pyrénées. « Le phénomène migratoire est très récent, analyse Mercedes Yusta Rodrigo, professeure d’histoire de l’Espagne à Paris VIII. Et au milieu des années 2000, on a vu apparaitre le phénomène d’une vague migratoire inverse, avec beaucoup de sud-américains qui sont repartis. Les immigrés n’ont pas pu être pris comme bouc-émissaires de la crise. Une partie du discours du FN n’aurait pas de prise ici, il n’aurait pas de sens dans la société espagnole. » Pedro Rújula, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Saragosse, confirme : « L’immigration n’est pas un thème central dans le débat politique. Il est dépassé par le chômage, la crise économique et la corruption. »

Des raisons politiques

La corruption, c’est justement le point faible du Parti populaire, la grande formation de la droite espagnole. Si grande, qu’elle englobe dans ses courants internes une bonne partie de l’extrême droite. Invisible dans les analyses extérieures, la mouvance existe donc pourtant, au sein même du parti au pouvoir. « Ça ne veut pas dire pour autant que le PP soit d’extrême droite », prévient Jorge Verstrynge, ancien secrétaire général de l’Aliance Populaire, et aujourd’hui proche de Podemos. « Mais l’extrême droite a son influence sur le parti. »

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Pour Mercedes Yusta Rodrigo, « l’aile la plus dure n’est pas mise en avant, mais elle est tolérée. Le PP a un spectre large, qui ratisse du centre à l’extrême. »  « Le PP n’a jamais condamné la dictature de Franco, renchérit Pedro Rújula. Il n’a pas été impliqué dans la construction d’une mémoire démocratique et n’a jamais eu de problème à intégrer l’extrême droite dans ses rangs. Le parti a une grande souplesse pour intégrer de l’extrême droite au libéralisme, en passant de l’ultra catholicisme de l’Opus Dei à un catholicisme plus populaire. » Cette position d’équilibriste se traduit sur le terrain politique par un discours ambivalent, parfois réactionnaire, pourtant porté par un Mariano Rajoy plus proche du centre. Mais a empêché la naissance d’un mouvement d’importance à la droite du bloc de droite.

Par ailleurs, un phénomène nouveau a ébranlé la politique en Espagne : Podemos. Le parti de la gauche radicale, né en 2014, « emploie un discours dont le fond de commerce rhétorique est populiste, avance Mercedes Yusta Rodrigo. C’est un ouragan, qui a déplacé le débat politique à gauche. » « Podemos n’a pas ‘aspiré’ les voix contestataires, car ce n’est pas le même électorat que le FN, explique Pedro Rújula. Certes, Podemos s’est appuyé sur le mécontentement, l’indignation et la volonté de régénération du système démocratique contre la corruption et le bipartisme. Mais d’une certaine façon, cette volonté de régénération est une thématique de gauche et non de droite, qui veut conserver ce système. »

Si le FN apparait en France comme le parti pour bousculer le bipartisme et la vieille politique, en Espagne, c’est Podemos et Ciudadanos qui incarnent cette voie. À l’extrême gauche et au centre de l’échiquier politique.