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Liberté, égalité, bâillonnées

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À l’heure où la France négocie encore la durée de son état d’urgence, l’Espagne se bat pour conserver son droit de manifester. En mars dernier, le Congrès a adopté une loi de « sécurité citoyenne », dite « loi bâillon », destinée à limiter la liberté d’expression. Depuis, le collectif No Somos Delito n’a qu’un seul but : convaincre le nouveau gouvernement d’abroger la loi.

Ils sont une dizaine, attachés et bâillonnés, à se débattre en silence. Un homme en noir tire sur les cordes qui les retiennent depuis son char. Un peu plus loin, face au musée du Prado, des clowns distribuent des amendes à la volée, d’un montant « cher, très cher » de la part de la « clownerie de Madrid ». Armé de sa matraque, un policier sur échasses se frappe la tête, en sifflant les musiciens qui défilent. « N’oublie pas, une photo, c’est 30 000 euros ! », lance-t-il. 

À une semaine des élections, près de 80 collectifs et associations de défense des droits de l’homme sont descendus une dernière fois dans les rues de Madrid pour interpeller le futur gouvernement. L’objectif ? Remettre la « loi bâillon » au coeur du débat politique.

En vigueur depuis le 1er juillet 2015, la « ley mordaza » est l’une des mesures phares du mandat Rajoy. Officiellement, elle vise à « garantir les droits et libertés des citoyens », suite à une demande de plus de sécurité émanant des citoyens, selon le gouvernement. « La loi sert surtout à permettre de contenir la protestation et contrôler les manifestations, chose qu’ils n’ont pas réussi à faire pendant le 15-M », explique Mónica Hidalgo Sánchez, porte-parole du collectif No Somos Delito, à l’initiative de la manifestation. « Grâce à la loi bâillon, il peut maintenant annuler la tenue d’une réunion d’assemblées du 15-M, si elle ne leur plaît pas. Comme ça, les gens qui ne sont pas d’accord avec leur gouvernement ne pourront plus le dire dans la rue. »

« Tu peux écoper d’une amende
pour avoir twitté »

Parmi les délits les plus graves, on retrouve l’organisation de manifestations non-communiquées ou interdites, la « perturbation de la sécurité citoyenne à travers des actes publics, des manifestations sportives ou culturelles ». Des termes assez flous qui peuvent coûter jusqu’à 600 000 euros.

La loi va même jusqu’à punir la promotion d’une manifestation qui dérape : « Dans le cas d’une manifestation non-autorisée, si tu fais sa publicité sur Twitter et que cette manif est perturbée, tu peux écoper d’une amende », explique Mónica. La mise en ligne de photos ou de vidéos de policiers, qui peut « mettre en danger la sécurité d’un agent », est également interdite, et peut même faire très mal : avec cette loi, une femme ayant twitté la photo d’une voiture de police garée sur une place handicapée a reçu une amende de 800 euros.

« La loi bâillon n’a pas seulement pour principe d’interdire les manifs qui tournent mal ou de punir les casseurs. Le vrai danger, c’est qu’elle criminalise la protestation pacifique. » Dans le viseur, l’occupation temporaire d’une propriété privée, c’est-à-dire le squat. Autre objectif : faciliter les expulsions immobilières, qui sont légions depuis le début de la crise en Espagne, en arrêtant ou verbalisant les militants de la PAH qui empêchent le délogement de familles. « S’asseoir en attendant le directeur de la banque ayant ordonné l’expulsion, ou faire blocage devant l’appartement d’une famille sur le point d’être délogée, c’est interdit. »

Dormir dans la rue : 600 euros

La plupart des délits répertoriés par cette nouvelle loi sont punis par des amendes. « Le gouvernement ne veut pas que les auteurs passent devant un tribunal : c’est une répression économique, qui est bien pire que pénale, compte tenu de la situation de notre pays. »

Pour le collectif, les premières victimes de cette loi sont les plus défavorisés. En dormant dans la rue, un SDF risque par exemple jusqu’à 600 euros d’amende, pour « trouble à l’ordre public » : « Une aberration ! Si tu dors dans la rue, il est évident que tu ne peux pas sortir 600 euros… », s’énerve Monica.

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Photo : Arnaud Paillard

« Ce que le gouvernement cherche à faire, ce n’est pas tant envoyer les pauvres et les immigrés en prison, mais leur attribuer un casier judiciaire ; car avec des antécédents, ils ne peuvent obtenir ni papiers, ni travail, ni logement, en Espagne et dans le reste de l’Europe. C’est un vrai cercle vicieux. » Pour elle, le danger dépasse de loin le cas espagnol. « L’Espagne est le laboratoire de l’Europe. Ça commence avec les lois contre la liberté d’expression, mais c’est la même chose avec le TAFTA… Si les Espagnols l’acceptent, pourquoi les autres européens ne l’accepteraient pas ? »

Des hologrammes aux tribunaux

« Ce que nous nous demandons, c’est ce que vont vraiment faire les partis une fois au pouvoir. Nous savons que Podemos veut abroger la loi et que le PP veut, évidemment, la conserver. Reste à savoir ce que feront les autres », sourit Monica. 

 

En attendant les élections, No Somos Delito a du redoubler d’efforts pour contourner la loi. En avril, le collectif a organisé la première manifestation d’hologrammes, en mobilisant des centaines d’Espagnols et de personnes du monde entier, qui ont scanné leur image et leurs revendications, avant que celles-ci soient projetées sur le Parlement.

Le collectif s’appuie également sur une équipe d’avocats et de personnes engagées dans la défense des libertés, réunis autour de « Legal Sol », qui accompagnent les victimes et les défendent devant les tribunaux. « Si une personne écope d’une amende, on lui conseille de ne pas payer tout de suite et d’engager une procédure judiciaire. Dans la plupart des cas, avec un peu de travail, on gagne le procès. »

No Somos Delito met aussi à disposition un « kit anti-loi bâillon », avec des conseils pour protester efficacement sur les réseaux sociaux, des affiches toutes prêtes à coller dans la rue, un powerpoint expliquant la réforme du code pénale, ou des idées de performances artistiques à reproduire dans les espaces publics.

Pour prouver que la population civile n’est pas la seule à protester contre ces lois liberticides, No Somos Delito a même créé un « réseau de villes libres », afin de convaincre les mairies, députés et communautés autonomes de présenter une motion de retrait de la loi bâillon et la loi de réforme du code pénal. « De nombreuses administrations sont contre : nous avons déjà le soutien des mairies de Cordoba, Santander, Barcelone, Saragosse… ». Et bientôt, celui d’un nouveau gouvernement ?

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Photo : Arnaud Paillard