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Logement : ces expulsés qui font plier les banques

Depuis l’éclatement de la bulle immobilière espagnole, la justice a enclenché près de 600 000 procédures d’expulsions. Une plateforme de victimes, la PAH, réussit pourtant à en suspendre plusieurs centaines chaque année, au grand dam des créanciers. Ni ONG, ni association caritative, le collectif n’obéit qu’à une règle pour fonctionner : transformer les expulsés en militants acharnés.

Neuf heures n’a pas sonné et une trentaine de militants de la Plataforma de afectados por la Hypotheca (plateforme des victimes d’hypothèques) prend  position devant l’entrée d’un immeuble résidentiel de Sabadell, ville grise et industrielle au nord-ouest de Barcelone. Trois étages plus haut, Emmanuel, 20 ans, sa fiancée, 18 ans, et leur bébé. La famille, sans emploi ni revenus stables, doit se faire expulser le jour même sur une décision de justice obtenue par la banque BBVA, propriétaire de l’appartement vacant squatté depuis 12 mois. Sur le morceau de trottoir cabossé de ce silencieux quartier périphérique, les militants armés de deux simples banderoles et d’un mégaphone attendent l’arrivée de l’huissier et du représentant de la banque. Ils n’apparaîtront jamais. A 10 heures, le téléphone de Rosa, la senior de la troupe, sonne : le juge de Barcelone vient de suspendre la procédure. L’expulsion est repoussée aux calendes grecques, le temps pour la PAH d’accompagner la famille d’Emmanuel à la recherche d’un logement social.

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Un miracle ? Plutôt une habitude selon Albert Gimenez, un des fondateurs de la PAH de Sabadell en 2009 : « Il y a deux ans, on pouvait encore voir des interventions violentes de la police lors d’expulsions. Depuis ça n’existe plus en Catalogne, en tout cas pas avec les cas gérés par nos militants. » Alors que 100 000 familles incapables d’honorer leurs crédits ont quitté de force leurs foyers entre 2012 et juin 2014, la PAH revendique 1 632 suspensions d’expulsion grâce à l’intervention de ses membres en amont et jusqu’au jour prévu de l’éviction.

Pour celle d’Emmanuel, les activistes de Sabadell s’étaient passé le mot la veille, lors de l’assemblée de l’antenne organisée chaque mercredi dans une froide salle des fêtes collée à l’une des cinq gares de cette vieille cité ouvrière. 200 personnes, un seul micro, un temps de parole équitable, distribué à main levée, une rotation obligatoire des postes à responsabilité : le parfum est celui d’une AG de fac de lettres, les tragédies humaines en plus. Des jeunes femmes seules avec leurs poussettes y côtoient des couples de retraités, et des travailleurs immigrés, du Maroc un peu, d’Amérique du Sud beaucoup, échangent avec des étudiants politisés. Chacun raconte son histoire.

« La clé du succès c’est
la pression du nombre »

On écoute José Angel, un vieil artisan andalou, qui pourrait perdre sa maison de toujours, payée depuis plusieurs années. Son petit frère vient de mourir subitement, laissant derrière lui un crédit impayé et la maison de l’aîné en hypothèque. Puis Silvina, cette dentiste venue d’Argentine dont les revenus mensuels ont fondu de 3 500€ à 1 400€ en cinq années de crise. « Quand les gens n’ont plus d’argent, le premier sacrifice côte santé, ce sont les dents… » Chaque mois, elle vire 1 670€ à la BBVA pour un prêt contracté en 2006, en plein âge d’or de l’économie espagnole. Situation intenable. « Après cinq offres et contre-offres », la banque BBVA lui propose de diviser par deux le montant des mensualités, « mais en échange je devrais payer jusqu’à mes 85 ans… ». Confiante en ses compagnons de la PAH, Silvina a refusé.

Ce mercredi, la quinquagénaire prend un ton maternel pour expliquer, détailler à l’ensemble de l’audience les nouvelles lois catalanes, désormais bien plus favorables aux ménages vulnérables. Elle fait partie de la commission judiciaire de l’antenne de Sabadell, qui s’occupe -sans juriste de formation- de mener une guérilla juridique pour suspendre chaque expulsion en cours d’instruction. « La clé du succès, c’est la pression du nombre, on ne peut y arriver qu’en transformant une victime en activiste. Nous ne fonctionnons absolument pas comme une ONG ou une association », résume l’expérimenté Albert Gimenez.

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Née à Barcelone en 2009, plusieurs mois après l’éclatement de la bulle immobilière, la petite plateforme s’est propagée au reste du pays après le bouillonnement social du mouvement des indignés en 2011. Le collectif s’est alors gonflé à 230 antennes, avec chacune des dizaines, voire centaines de membres prêts à intervenir à toute heure. Chaque militant est intégré au sein d’une chaine d’e-mails et de groupe Whatsapp -la messagerie instantanée incontournable en Espagne- pour répondre aux situations urgentes : occuper la succursale locale d’une banque qui refuse de négocier avec une victime ou s’attrouper d’urgence à l’entrée d’un appartement menacé d’expulsion.

Ce réseau aussi tentaculaire que réactif a transformé le petit collectif en partenaire social turbulent mais incontournable pour les pouvoirs publics . « On nous considère comme un acteur de premier plan, nous sommes presque la véritable opposition au gouvernement », s’étonnait presque Ernest Marco, un des fondateurs du mouvement, dans la presse quand le mouvement fêtait ses cinq ans.

Premières victimes : les plus faibles

« Ils sont à l’origine de nombreux changements législatifs. Leurs actions ont poussé certains juges à prendre des décisions de Robin des bois, basées sur aucune règle juridique. Quand un juge va à l’encontre des lois, cela veut dire que nous avons un vrai problème social », analyse Sergio Nasarre, qui dirige la première chaire de recherche sur les crédits immobiliers dans le pays, au sein de l’Université de Tarragone. Pour ce chercheur mandaté par Bruxelles pour compiler à l’échelle européenne les données – aujourd’hui inexistantes- sur les expulsions et les crédits immobiliers, la vague d’expulsions espagnoles doit être nuancée. « Nous sommes le pays qui a le plus délivré de crédits immobiliers ces vingt dernières années, et jusqu’en 2012, un prêt restait bien plus avantageux qu’une location à long terme. Même au plus fort de la crise en 2011, seulement 6% des crédits n’étaient pas honorés, à la même époque les taux étaient de 16% en Irlande et 50% à Chypre ! En proportion, les expulsions locatives sont bien plus faibles en Espagne qu’en Autriche ou au Pays-Bas. »

En réalité, la violence extrême s’est abattue surtout sur les plus faibles, « sur ceux qui n’ont ni de réseaux d’aide ni solidarité familiale, très forte dans les pays méditerranéens : les plus vulnérables et les immigrés ». C’est en prenant leur défense que la PAH et ses alliés ont obtenu, entres autres, un gel national des expulsions sur les ménages vulnérables. Ou encore en 2013, une condamnation des pratiques abusives des banques espagnoles par la Cour européenne de Justice, et plus récemment, une loi au Parlement catalan qui oblige les banques à trouver un logement social à un débiteur sans revenu avant de l’expulser.

Ces coups d’éclats ont provoqué une vague de popularité pour la plateforme. Deux de ses anciens membres ont été élus à la surprise générale maires de Barcelone et Sabadell en juin 2014. Dans la deuxième ville du pays, Ada Colau, ex-porte parole du mouvement, a aussitôt créé un nouveau type d’amende, une mesure également imitée cet automne dans la cité industrielle voisine. Le principe : réclamer 5 000 euros d’amende pour chaque appartement vacant. À ce jour qui sont les seuls propriétaires visées par cette amende ? Les banques, évidemment.