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Le trio derrière Podemos

Íñigo Errejón, Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero. Tous trois sont professeurs à Complutense et ont participé au mouvement des Indignés, en mai 2011. Ensemble, ils ont fondé Podemos et ensemble, ils mènent campagne avec un but : installer Iglesias à la tête du gouvernement. Portraits.

Iglesias, l’animal politique

Dimanche 15 novembre, devant l’ambassade de France à Madrid. Alors que la foule se recueille devant les grilles ornées de cierges, de fleurs et de dessins, Pablo Iglesias se glisse au premier rang. La dignité du moment est alors rompue par quelques cris hostiles à l’adresse du leader de Podemos. Si l’assistance réclame immédiatement le respect, l’anecdote est symptomatique de la défiance que le jeune universitaire inspire parfois dans son pays.

Dans un milieu où le cheveu est court et le costume sur mesure, Pablo Iglesias détonne. Voilà quelques années qu’il promène sa queue de cheval et son complet jean-chemise sur les plateaux de télévision, les places et les rues, faisant peu à peu de l’animal l’un des hommes les plus connus d’Espagne. Parmi les candidats aux élections générales du 20 décembre, c’est lui qui a le plus de succès sur Twitter (plus d’un million de followers), loin devant Albert Rivera (431 000 abonnés), qui lui dispute le titre officieux du politique branché. Au point que son visage affable, son bouc et ses joues mangées par une barbe aléatoire ont été déclinés en pin’s façon Che Guevara par son équipe de campagne.

Iglesias (1)Pourtant, le charisme d’Iglesias ne sera sans doute pas suffisant pour ajouter le poste de chef du gouvernement à un CV déjà bien garni : à 37 ans, le madrilène cumule une chaire de sciences politiques à l’université de Complutense, un poste de présentateur d’émission télé à la Tuerka et un mandat de député européen, qu’il a finalement abandonné cet automne pour mieux se glisser dans la chemisette du candidat. Avec succès d’abord, capitalisant sur la dynamique des élections européenne de mai 2014. La campagne prend bien et dix mois plus tard, les sondages sont à ses pieds. « Le moment de l’audace est venu, nous sommes Danton ! » Ça y est, ce fan de Game of thrones et d’histoire de France se voit déjà dans le fauteuil de la Moncloa. Mais voilà, Iglesias a les défauts de ses qualités : leader d’un parti adolescent, « Pablo » comme l’appellent ses partisants, finit par marquer le pas. Dans une courbe inversement proportionnelle au succès croissant de Ciudadanos, il glisse progressivement dans les sondages de la première à la quatrième place.

Malgré tous ses efforts pour se débarrasser des oripeaux de la gauche traditionnelle, de tous ses symboles qu’il voit comme autant de barrières empêchant sa formation de ratisser large, le professeur le plus connu d’Espagne est une personnalité clivante. Avant de distribuer les leçons à la fac, Iglesias a parcouru l’Amérique du sud. Avec ses collègues co-fondateurs de Podemos, il partage ce tropisme pour les tropiques qui l’a fait bourlinguer du Venezuela à la Bolivie, en passant par l’Équateur. L’homme à queue de cheval s’est aguerri à l’ombre de ces régimes au socialisme pas toujours irréprochable, et aujourd’hui, ses adversaires ne perdent pas une occasion de le rappeler.  

Son « coup de force » au sein de son propre parti, en 2014, a été analysé à cette lumière. Avec près de 88 % des voix en sa faveur, le professeur a écrasé le congrès qui devait statuer sur la future ligne de Podemos. Et tant pis pour l’eurodéputé Pablo Echenique, tenant d’une orientation plus à gauche, plus horizontale, plus proche de la genèse du parti : Iglesias avait mis sa démission dans la balance. Certains y ont vu une preuve d’autoritarisme, d’autres la nécessité de changer pour séduire et accéder au pouvoir. « Nous ne sommes pas en politique pour défendre une position idéologique ou un symbole, mais pour défendre le peuple. Et le meilleur moyen d’y arriver, c’est de gagner les élections », justifie Iglesias. Qui a su, depuis, rassembler les déçus : Monedero, un temps éloigné, et Echenique, le battu, font aujourd’hui campagne pour leur leader. « À Podemos, nous sommes des amis qui font de la politique ensemble », brosse Iglesias, jamais avare d’un « hermano » à l’adresse de son bras droit et d’un « abrazo » pour les autres.

Dimanche dernier, à la fin de son meeting sur le court de tennis de Caja Magica, on l’a vu tomber dans les bras d’Ada Colau, visiblement ému et fatigué. Avant de soulever la maire de Barcelone et de la faire tournoyer sous les projecteurs, comme pour exorciser ce court moment d’abandon. Après 23 mois de campagne ininterrompue, la dernière ligne droite doit sembler bien longue pour Pablo, qui se refuse pourtant à donner le moindre signe de faiblesse. « Une petite fenêtre d’opportunité s’est ouverte », prophétise-t-il. Et il compte tout faire pour s’y engouffrer.

Monedero, le franc-tireur

« Ça c’est de la politique ! Vous avez vu comme il a électrisé la foule ? » Sergio affiche un sourire d’enfant. À côté de lui, Rosa, mamie d’ordinaire si sage et si discrète, fait des pieds et des mains pour monter sur scène, maniant sa canne pour se frayer un passage. L’objet du délire ? Juan Carlos Monedero. Dans la banlieue de Madrid, le co-fondateur de Podemos achève un meeting dont il a été la grande star.

DSC_3190Devant un public conquis, il déroule un show d’une heure, un discours aux accents parfois populistes, agrémenté de formules ciselées, de grands gestes et de blagues qui font mouche. Ce soir-là, Monedero joue. Il récite sa partition, enveloppé dans sa veste de motard, foulard rouge autour du cou. Tauromachie, église, terrorisme : aucun sujet n’échappe à sa verve. Il se moque du FN, pastiche Mariano Rajoy, porte l’estocade à ses adversaires et déclenche les hourras de la foule. « Je veux une photo avec lui ! » Rosa est conquise.

« Monedero est un homme très populaire dans les cercles », selon Jorge Vestrynge, proche de Podemos.  Sa fougue, qui séduit tant les militants, fait parfois grincer des dents chez les cadres de la nouvelle formation politique. Au printemps, alors que le parti essaye d’élargir sa base et se rapproche du centre, il démissionne soudainement de la direction. « Podemos doit retrouver ses origines. [Pour Pablo Iglesias] une minute de télévision est plus importante que les cercles », accuse-t-il froidement en avril. Le mois suivant, il renoue avec Pablo, « son ami » et retrouve une place dans l’organigramme des Violets. « Je suis encore très lié au parti, très présent lors de la campagne », assure depuis Monedero. « C’est le plus brillant des enseignants de Complutense, mais ce n’est pas un type facile car il a une très haute opinion de lui-même », confie Vestrynge. Cette liberté de ton n’est pas le seul aspect qui a parfois transformé le brillant cinquantenaire en un poids pour son parti.

Ses problèmes avec le fisc provoquent ainsi la plus grave crise de Podemos depuis sa création. Pour des conseils prodigués à plusieurs régimes sud-américains (Venezuela, Équateur, Bolivie et Nicaragua), Monedero reçoit 425 000 euros. Accusé de pratiques fiscales douteuses, il verse 200 000 euros aux impôts pour se laver de tout soupçon. Trop tard : pour un parti qui a fait de l’anti-corruption la base de son discours, le coup est rude. « Ça nous a fait un tort important. Jusque-là on était irréprochables », avoue Vestrynge. Juan Carlos Monedero se sent alors isolé. Il a le sentiment de payer pour tout le monde, car selon lui cet argent a servi à financer la Tuerka et Fort Apache. « On a essayé de me fusiller, lance-t-il en meeting, bravache. On m’a mal fusillé ! »

L’animal est têtu. De retour aux affaires, il a pour mission de redonner toute leur force aux cercles, la base du parti. Il sillonne l’Espagne à la rencontre des militants, annonçant la « remontada », distribuant l’espoir et les bons mots comme des friandises. Dans la dernière ligne droite, plus d’états d’âme, le théoricien concentre toutes ses forces pour faire gagner son parti.

Errejón, le bras droit

Fin novembre à Madrid. La lumière décline doucement sur le Campo de Cebada, espace autogéré et haut lieu de la contestation du 15-M, où Podemos organise ses Rencontres de la diversité. Alors que la fête bat son plein, une silhouette se faufile entre les danseuses aux parures colorées. Íñigo Errejón est un homme pressé. Encore une fois, il doit jongler avec le temps. Dans quelques minutes, il est attendu à l’autre bout deDSC_3853 la ville, au Circulo de las bellas artes, où le parti violet organise une remise de prix dans une ambiance beaucoup plus guindée. Mais l’homme au visage d’enfant ne sacrifie pas au traditionnel discours. Plus qu’un mois pour marteler le fameux message : « Si se puede ! » Dix minutes de prêche, et le voilà qui dégaine son plus beau sourire pour les indispensables photos avec les militants, avant de filer rejoindre son ami Pablo Iglesias sous les ors du théâtre. Pas le temps de souffler dans la dernière ligne droite. D’autant qu’Errejón, numéro deux du jeune parti, est le responsable de la campagne de Podemos.

Et pour mener à bien sa mission, le trentenaire se démultiplie. Donne son avis sur tous les sujets. On l’a ainsi vu signer une chronique politico-footballistique dans El Mundo le jour du clásico, ou encore réagir à chaud au milieu du débat entre candidats sur le plateau d’El Pais. Au risque de trop en faire : « Quoi qu’il arrive, la politique en Espagne a déjà changé », répète-t-il inlassablement, comme pour mieux adoucir la défaite qui se profile.

Qu’importe, Íñigo Errejón poursuit sa mission. Mais l’ascension fulgurante du parti, qui a élevé au même rythme ses cadres au rang de célébrités, a aussi mis dans la lumière quelques zones d’ombre. Parfois comparé à Milhouse, le personnage binoclard des Simpsons, le professeur a surtout dû affronter les accusations qui ont accompagné ce processus de « starification ». L’année passée, El Mundo se demandait comment Errejón, si impliqué dans la campagne, pouvait en même temps respecter son contrat avec l’université de Malaga. « Cela prouve simplement que nous sommes des gens qui travaillent », avait sèchement répondu le jeune loup, prouvant sa bonne foi avec une dérogation lui permettant d’oeuvrer depuis Madrid. « Nous venons de la classe ouvrière et de la classe moyenne, nous travaillons beaucoup. » Son discours de « lutte contre la caste » a également été moqué, José Antonio, le père, étant lui-même haut fonctionnaire.

Un baptême du feu incontournable pour entrer dans la jungle de la politique. Pas déstabilisé par ces attaques, Errejón a fait ses armes avec la campagne des européennes en 2014, qui avait envoyé, à la surprise générale, cinq députés de Podemos à Bruxelles. Cette année, pour la troisième élection de 2015, Errejón espère bien banaliser l’exploit.