DSC_3775

Podemos : le jour où tout a commencé

Selon les derniers sondages, un votant sur cinq devrait voter pour le jeune parti de Pablo Iglesias aux élections générales. Retour sur sa création, qui prend sa source dans le mouvement des Indignés.

16 janvier 2014, Madrid. Dans une rue étroite, des centaines de personnes patientent devant le théâtre du quartier branché de Lavapiès. Ils n’ont pas pu entrer, toutes les places ont été prises pour assister à l’épiphanie de quelques universitaires et représentants du tissu associatif espagnol. Des gens de gauche qui ont décidé de faire leur coming-out politique et de présenter l’initiative Podemos à la presse. Leur porte-parole : un homme de 35 ans, queue de cheval, bouc mal taillé et bracelets du joueur de djembé. Pablo Iglesias est prof de sciences politiques à la faculté de Complutense, et présentateur de la Tuerka, un talk-show diffusé sur Canal 33, une chaîne locale madrilène. Le grand public ne le connaît pas encore.

L’austérité, les origines de l’engagement

Pour raconter la création de Podemos, il faut revenir en arrière. La gauche espagnole encaisse coup sur coup depuis le début de la crise, en 2008. Le chef du gouvernement José Luis Zapatero suit sans broncher la Troïka, qui impose sa cure d’austérité aux européens, en particulier ceux du sud.  En 2011, les claques se font plus fortes. 15 mai : des centaines de milliers de manifestants à travers tout le pays s’indignent contre leur élite et occupent les places principales d’une centaine de villes. 22 mai : le conservateur Parti Populaire remporte les élections régionales et locales, et récupère plusieurs bastions socialistes. 20 novembre : le PP écrase les élections générales et obtient la majorité absolue. Mariano Rajoy, nouveau chef du gouvernement, durcit la politique d’austérité initiée par Zapatero. Aucun parti n’est capable de rivaliser avec les deux formations qui gouvernent l’Espagne depuis la chute de la dictature franquiste. Les riches gagnent toujours plus d’argent, tandis que les pauvres payent l’addition salée de la crise. Le chômage atteint un taux historique : 41% pour les jeunes, 21% pour le reste de la population.
Iglesias et ses comparses, au premier rang desquels Juan Carlos Monedero, Íñigo Errejón et Carolina Bescansa (quatre des cinq fondateurs de Podemos), voient leurs meilleurs élèves fuir le pays. Ils considèrent l’Union Européenne de Barroso comme nocive et l’Allemagne de Merkel comme un colon : ils sont viscéralement souverainistes. Une révolution par la rue n’est pas possible, pas le genre de la maison. Si bouleversement il y a, il se fera dans les urnes. « Prendre le ciel d’assaut », une formule inspirée par Karl Marx, berce les rêves éveillés de Pablo. L’idée de créer un parti germe dans les discussions des enseignants de sciences politiques. Puis se concrétise au gré des fréquentes réunions dans le couloir 35 de la fac de Complutense.

Capture d’écran 2015-12-15 à 17.26.22

Une candidature pour les européennes

« Nous avons un groupe de personnes aux horizons très différents, on veut faire un pas en avant. Et donc. Aujourd’hui. Nous assumons de mener une candidature pour les… ». Pablo Iglesias s’interrompt un court instant et regarde sa fiche. Comme s’il ne croit pas vraiment  ce qu’il va annoncer. « Pour les élections européennes ». Les mots sont lâchés, Iglesias peut avaler sa salive. Derrière son pupitre vert gazon, le trentenaire porte une chemise violette, l’autre couleur de Podemos, et un jean délavé. Il n’a pas fermé l’oeil de la nuit et arbore des cernes qui auraient fait pâlir le Charles Pasqua de la grande époque. Les jours précédents, les professeurs sont tendus. Rien n’est prêt, pas même les détails de la candidature. Personne ne sait vraiment à quoi s’attendre. L’homme à la queue de cheval et ses soutiens, derrière lui durant la conférence de presse, se demandent dans quoi ils se lancent. Surtout que Pablo Iglesias pose trois conditions à la candidature aux européennes : recueillir 50 000 signatures de soutiens sur le site internet de Podemos, avoir des listes et un programme ouverts aux citoyens, et rechercher l’unité des forces politiques et sociales luttant contre l’austérité et pour la défense des droits sociaux. Sans ces trois critères, Podemos et son leader sont condamnés à retomber dans l’anonymat. Les rêves de triomphe définitivement évaporés.

Profondément à gauche de l’échiquier politique qu’il souhaite renverser, Iglesias n’use pas de la dialectique et des poncifs habituels. Pas de « camarades », ni de « grand soir ». Il propose même à Izquierda Unida (l’équivalent du Front de gauche) d’organiser une primaire avec lui, en vue des européennes. Le parti communiste refuse. « La crise est devenue la meilleure excuse pour que les privilégiés séquestrent la démocratie et détruisent les droits sociaux. Le problème n’est pas le gouvernement de droite. C’est évident que nous sommes de gauche, mais cette réunion dépasse toute idéologie », développe Pablo Iglesias.

« Pas une liste, un cri »

Le leader donne l’impression d’entrer sur le terrain politique dans ses petits souliers. En réalité, ses crampons sont aiguisés. Il voit loin. Son but : convertir la majorité sociale, lassée par les élites dirigeantes, en majorité de suffrages. Pour Iglesias, « Quand on rentre sur le terrain, c’est pour gagner la partie ». Lors de ce baptême, les femmes et hommes de base du mouvement prennent aussi la parole, et leur chef de file ne manque pas de les serrer forts contre lui avant et après leur intervention. Ana Castano, Teresa Rodriguez, Miguel Urban se succèdent. Et, surtout, Íñigo Errejón et Juan Carlos Monedero. Le bras droit et le franc tireur. « L’initiative est atypique, et n’a aucun autre intérêt que de proposer une option politique de plus. Les citoyens doivent reprendre le pouvoir, la démocratie, la souveraineté », souligne Errejón. Monedero : « Notre mission c’est d’agiter le monde politique, se réinventer constamment. Nous ne sommes pas une liste, nous sommes un cri. Nous sommes la joie parce que nous sommes la majorité. Nous sommes le pavé dans la mare. » 

En sortant du théâtre, devant la foule nombreuse, Pablo Iglesias lance un rugissement qui deviendra l’hymne du mouvement. « Si se puede, si se puede ! » Deux mois plus tard, Podemos devient officiellement un parti politique, puis réalise le score étonnant de 7,97 % des suffrages aux européennes, pour cinq députés élus. Pas assez pour prendre le ciel d’assaut. Pas pour l’instant…