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Au coeur des cercles

Podemos en a fait un symbole, jusque dans son logo : les cercles, ces rassemblements de citoyens, représentent une façon nouvelle de faire de la politique, horizontale et directe. Mais aussi une utopie difficile à mettre en place sur le terrain. Immersion dans l’une de ces assemblées, à Madrid.

Octobre. Comme tous les jeudis soirs, ils sont une poignée à se retrouver devant un local fatigué à la devanture orange, rue Francisco Madariaga, dans la banlieue-est de la capitale espagnole. « Non, ce n’est pas un meeting de Ciudadanos ! », s’amuse Alberto, en référence à la couleur de la façade. « Bienvenue au cercle Podemos de Ciudad Lineal. » Une vingtaine de personnes de tous les âges bavardent dans la rue, en attendant de pouvoir rentrer. « Qui devait amener les clés ? » Le coupable fait finalement son apparition, penaud, vingt minutes plus tard. Le groupe peut alors s’installer dans la pièce sommairement décorée de bannières violettes, disposant en un rond aléatoire les chaises en plastique. Les mamies s’assoient côte-à-côte, pour prolonger le discussion entamée dehors. Un joggeur est là, combo basket-lycra, sans que personne ne prête attention à sa tenue. Les conversations roulent comme au café. Tout le monde se connaît et chaque nouvelle arrivée est saluée par un éclat de voix et une boutade de bienvenue. « Est-ce que ça dérange quelqu’un si je fais entrer mon chien ? » Et le cabot de s’allonger sur le carrelage beige, aux pieds de sa maîtresse.

La réunion commence enfin. Il y a un ordre du jour et des règles : personne ne se coupe la parole. Pour approuver ou souligner une intervention sans l’interrompre, merci d’agiter les deux mains vers le ciel, telles des clochettes. Et lever le doigt pour réclamer la parole, comme à l’école. Difficile à respecter. Les élections approchent et les débats sont parfois tendus. Chaque détail prend une importance capitale. Pedro s’emporte : « Il faut oublier cette mentalité de conflit, l’important c’est de bosser tous ensemble ! » Sur cette envolée, il sort fumer pour se calmer.

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Politique horizontale

La vie n’est pas un long fleuve tranquille dans les cercles. Comme une cellule vivante, le cercle est la structure de base, le symbole d’un parti qui n’en est pas vraiment un. Car à Podemos, ils sont nombreux à définir leur formation comme un “mouvement”, plus qu’un parti. Plus libre, moins rigide. « Nous sommes un cri », clamait Juan Carlos Monedero en 2014, année de naissance de la formation de gauche radicale. L’écho s’est ainsi fait entendre à travers toute l’Espagne, et même au-delà : les cercles ont permis de former un maillage citoyen inédit. Horizontal, sans chef ni hiérarchie.

Au départ, l’organisation était apolitique, ces structures étant les héritières directes des réunions tenues pendant le 15-M, le mouvement des Indignés. « Un cercle, c’est un point de réseau », théorise Pablo Iglesias. « Un groupe qui partage la situation dramatique que nous vivons. Et qui cherche à la résoudre ensemble. » L’idée première était donc de court-circuiter les partis traditionnels et de former spontanément des assemblées de quidams désireux de débattre, d’échanger et de faire progresser la société.

Et puis, Podemos a peu a peu transformé cette base en se l’appropriant. Les réunions informelles sont passées sous pavillon violet. Une OPA en douceur, presque naturelle, qui mettait en relation ces Indignés avec une structure capable d’exporter l’indignation au delà des réunions de rue. « Nous avons compris que nous avions fait un grand pas en avant en nous indignant, mais nous nous sommes aussi rendu compte que cela ne suffisait pas », justifie Monedero en prologue de l’ouvrage « Podemos, sûr que nous pouvons ! » « Le deuxième pas était plus compliqué : il nous obligeait à nous organiser, à entrer dans le terrier du renard, à remettre en cause le sens commun dans les endroits où il se construit. » « Les espaces d’indignation envers les élites sont devenus des terrains de conquête, argue Iglesias. On ne monte pas un parti politique pour chanter en choeur mais pour se doter d’une machine à penser. » Ce processus de politisation des cercles fut un coup de maître pour Podemos. Avec ces structures déjà installées, le néo-parti s’est doté d’un réseau solide de militants qui n’en portent pas le nom. Une base active qui a permis à Podemos de poursuivre sa croissance à marche forcée.

Quand la base s’effrite

Novembre. Le loyer du vieux local rue Madariaga devenu trop lourd, le cercle de Ciudad Lineal fait avec les moyens du bord. Ce jeudi, l’assemblée a lieu au Quintana, un bar du quartier qui a bien voulu leur prêter une salle pour la soirée. Paloma, aux flamboyants cheveux rouges, a du mal à faire taire tout le monde pour prendre la parole. « Aujourd’hui, le parti nous a demandé de parler du TAFTA » (Traité transatlantique de libre-échange, ndlr). Dans un coin de la pièce, une bière à la main, Pedro soupire et s’agace : « Il y a 30% de chômage dans ce pays. Je pense que ce qui préoccupe les gens, c’est leur boulot, leur loyer, et l’école de leurs enfants. Pas un traité avec les Américains. » Des mains s’agitent en l’air, certains laissent même échapper quelques « vrais » applaudissements.

« Nous ne sommes plus autogérés, renchérit Paloma, en haussant les épaules. L’équipe de campagne a pris le relais maintenant ! » Appuyée sur sa canne, Rosa grimace. « Et c’est qui au juste, cette équipe de campagne ? On reçoit des ordres, et on ne sait même pas de qui. »

Depuis cet été, la critique fait le tour des cercles. En cause : l’équipe d’Iglesias, accusée de prendre des décisions unilatérales, sans consulter ses assemblées populaires. Il y a quelques mois, l’activité des cercles aurait même été réduite de moitié et certaines assemblées se seraient presque vidées. Pour Jorge Lago, l’un des piliers du mouvement et aujourd’hui responsable des branches culture et formation de Podemos, la critique est infondée. « Jamais Podemos n’a été complètement horizontal. On a créé un parti avec une figure médiatique, qui est celle de Pablo Iglesias. À partir de là, dire que Podemos est totalement horizontal, c’est ridicule. »

Pourtant, voyant la dynamique s’essouffler dans les sondages aussi bien que dans les cercles, conscient de son erreur, Pablo Iglesias décide de reprendre l’organisation en main et de réactiver le réseau. Pour inclure un peu plus sa base, il lui confie une tâche essentielle dans la campagne : la rédaction du programme électoral. Et pour recueillir la voix de chacun, le parti opte pour le web, à travers la plateforme Reddit. Sur Plaza Podemos, devenue PlazaPodemos 2.0, tout le monde peut faire ses propres propositions de programme, soumises au vote du reste de la communauté. De temps à autre, les têtes du parti y font même une apparition pour un débat virtuel. Un travail qui a débouché sur un livre détaillant les 394 propositions retenues par le parti pour mener campagne.

En parallèle, Iglesias confie très officiellement à Juan Carlos Monedero, en direct sur la chaîne La Sexta, la tâche de « sillonner le pays » à la rencontre des cercles. Une aubaine pour le groupe de Ciudad Lineal, qui espère depuis si longtemps accueillir une « star » dans le quartier.

Quelques semaines plus tard, les voilà tous réunis, à s’activer pour installer les dernières chaises au milieu d’un parc de la banlieue de Madrid. Plusieurs centaines de personnes s’y frottent les mains pour se réchauffer. Pendant ce temps, Roberto compte les minutes de retard de la vedette de la soirée et court dans tous les sens pour masquer son stress. L’ex-numéro trois du parti finit par faire son entrée, assure le show, et termine dans un bain de foule au son du désormais traditionnel « Si se puede ».

“À Podemos, nous ne faisons pas appel aux banques. Ce que les autres partis réussissent à faire avec l’appui des médias et des soutiens financiers, nous, nous le réussissons grâce aux gens”, souffle Juan Carlos Monedero, avant de poser aux côtés des organisateurs.

Un soutien populaire essentiel : Podemos récolte de l’argent grâce à des campagnes de crowdfunding et de micro-crédit. Le parti ne fournit pas non plus de matériel à ses petites mains. Ainsi, à chaque réunion au local comme au bar, une urne circule pour l’achat des banderoles et autres tracts. Personne ne saute son tour au moment d’y glisser quelques pièces.

« No se puede »

Décembre. Pour le lancement officiel de la campagne, les membres du cercle Ciudad Lineal se sont donné rendez-vous à la sortie du métro, un peu avant minuit. Les bras chargés de seaux de colle, d’affiches roulées en tubes et de balais brosses, les militants arrivent de toute part.

Il règne comme une ambiance de cour de récré sur la petite place de Quintana : tous s’embrassent, et immortalisent l’instant avant le décompte : « 5, 4, 3, 2, 1 : si se puede ! » Ça y est, c’est la dernière ligne droite. Galvanisés par ce moment d’euphorie collective, ils dégainent les pinceaux et commencent à badigeonner les murs alentours. À peine le temps de coller quelques affiches que la police, ameutée par le vacarme, interrompt la fête. « No se puede », grommelle ironiquement Pedro. Pas de quoi décourager le petit groupe, qui décide de poursuivre sa tâche dans les rues adjacentes. « Ce n’est pas très grave. Le lancement, c’est plus un symbole », confie Roberto. Et qu’importe si ce soir, les seaux de colle sont encore pleins. Ce n’est que partie remise : deux jours après, le quartier s’est réveillé couvert d’affiches violettes à la gloire de Pablo Iglesias.