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À l’école du squat

Depuis 2008, l’Espagne fait face à une crise immobilière sans précédent et son cortège d’expulsions. Des dizaines de milliers de logements restent pourtant vacants. La PAH, un populaire et tentaculaire mouvement de citoyens, organise des cours hebdomadaires de squat aux futurs expulsés.

La quarantaine d’élèves s’est donnée rendez-vous à la Granja, une ancienne ferme coincée entre un parking cabossé et une voie ferrée à Sabadell, au nord de Barcelone. Le local aux murs blancs et froids, rénové par la municipalité, ressemble à n’importe quelle annexe d’association de quartier. Les premiers arrivés se ruent sur les stocks de chaises d’écoliers, les meilleures, celles aux sièges rembourrés et au pupitre pliable intégré. Ils les disposent en rangs plus ou moins droits. La minuscule pièce, sinistre de banalité, se transforme alors en chaleureuse salle de classe.

Debout face à eux, Julia et Emma, deux brunes d’une trentaine d’années, l’une bouclée, l’autre aux cheveux rasés sur les côtés, projettent à l’écran une série d’articles législatifs sur le droit au logement. Peu prennent des notes, ce qui exaspère Julia. La jeune femme passe ses nerfs sur les nombreux retardataires, assis en tailleur sur les carreaux gelés et visiblement peu au fait des nouveaux horaires cette année.

La patience réclamée à tout bon professeur importe peu ici. D’ailleurs, Julia n’en est pas vraiment une. Les deux animatrices sont en réalité militantes de la PAH, une plate-forme citoyenne d’aide aux victimes d’expulsion. Accompagnées de Pilar, une avocate, et de Miquel*, un activiste bricoleur aux doigts de fée, elles organisent le tout premier « atelier d’occupation » de l’année. Les élèves du soir, essentiellement d’autres militants du mouvement, y apprennent l’art de squatter illégalement sans être inquiété. Travailleurs pauvres, chômeurs de longue durée ou encore jeunes retraités possèdent encore un toit mais anticipent le pire : une expulsion sans relogement ni ressource.

Le cadre législatif espagnol est féroce envers les revenus les plus faibles : pour ceux qui n’arrivent plus à honorer leur crédit immobilier, la loi actuelle permet par exemple au prêteur – les banques – de récupérer à la fois la propriété du logement impayé et l’intégralité du prêt, quitte à l’étendre sur encore des années. Une loi critiquée, puis remise en question par une condamnation de la cour de Justice européenne en mars 2013, mais toujours appliquée.

« Dès que la porte a été ouverte,
vous êtes chez vous »

Depuis l’éclatement de la bulle immobilière il y a sept  ans, près 600 000 procédures d’expulsion ont ainsi été engagées. Le pays ne compte d’ailleurs que 1,1% de logements sociaux sur le marché locatif, un des taux les plus faibles en Europe. Alors, la PAH a trouvé la parade : le squat de logements vacants.

Julia distribue à chacun une feuille imprimée avec, bien en évidence, l’adresse du site web de la SAREB – la société qui gère le parc immobilier de quatre grandes banques nationalisées durant la crise. « Nous défendons seulement l’occupation des logements vacants des banques. Chez un particulier, vous serez beaucoup moins légitime aux yeux d’un juge. Les banques possèdent au moins 30 000 logements vacants dans tout le pays », prévient-elle avant faire circuler la pile de papiers au premier rang.

Le document résume étape par étape la procédure à suivre pour un squatteur : de la demande de logement social – indispensable avant de passer dans l’illégalité selon la PAH – au comportement à adopter avec ses futurs voisins ou face à la police. Au verso : une liste de lois à afficher sur la porte, qui donnent un cadre légal à l’occupation et empêchent l’intrusion de la police ou du propriétaire.

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« Si vous avez repéré un logement vacant dans les annonces de la SAREB, rentrez discrètement dans l’immeuble, mettez un bout de carton dans la fente de la porte. Revenez quelques semaines après, si le carton est toujours là, le logement est bien vide », conseille Emma.

« Dès que la porte a été ouverte, vous êtes chez vous. C’est VOTRE appartement. Expliquez votre situation aux voisins, demandez à participer aux frais communs, et si vous ne pouvez rien payer, proposez vos services comme nettoyer les escaliers une fois par semaine », ajoute plus tard Julia avant de laisser la parole aux spécialistes. Miquel connecte alors sa clé USB, et les mines crispées par la concentration laissent place à quelques sourires dans l’assistance. A l’écran, des photos de centaines de serrures, toutes différentes.

« Chaque serrure possède une faille », assure ce bonhomme frêle à la moustache blanche, satisfait de son petit effet. Ses vidéos le confirment : on voit l’homme en action, armé d’un seul tournevis et d’une clé anglaise, ôter la coque de métal, puis casser en deux le verrou, avant d’introduire la tige du tournevis à l’intérieur. Un coup à droite, un coup à gauche, en 30 secondes la porte s’ouvre et le militant qu’il accompagne emménage dans sa nouvelle maison.

5 000 euros d’amende aux banques par
appartement vide

Dans le pire des cas, un squatteur risque 400 € d’amende, un casier judiciaire et surtout une expulsion immédiate, sans délai, rappelle à son tour l’avocate. C’est arrivé à Cinthia, présente lors de l’atelier du soir, après une dénonciation de ses voisins, en février dernier. « Une patrouille de police nous a mise dehors avec toutes nos affaires, en plein hiver. Un groupe de la PAH est venu nous trouver un toit pour la soirée », raconte cette ancienne institutrice en couple et mère de trois  enfants, venue d’Amérique latine, comme beaucoup d’autres participants.

La trentenaire a « réalisé la force que pouvait avoir un groupe de 30 personnes » depuis que les membres de la PAH ont « libéré » un immeuble entier, qu’elle occupe désormais en compagnie de six autres familles. Femme de ménage ponctuellement en attendant la reconnaissance de ses diplômes, elle fait partie des 200 victimes devenues militantes à Sabadell. Durant son temps libre, elle se rend avec des dizaines d’autres activistes chez des victimes le jour de leur expulsion. Leur but : accueillir en nombre les huissiers pour arracher un report de l’expulsion. Des actions spectaculaires et médiatiques qui ont fait la popularité de ce mouvement d’Indignés sans chef ni hiérarchie.

Son ancienne porte-parole nationale, Ada Colau, a été élue maire de Barcelone en juin 2015. La capitale catalane inflige désormais 5 000 euros d’amende aux banques par appartement vacant dans la ville. Les mêmes logements visés par l’atelier qui vient de se terminer. Leçon au programme la semaine prochaine : comment se connecter gratuitement aux réseaux d’eau et d’électricité.

*Le prénom a été modifié

Un immeuble de Sabadell réquisitionné par la PAH pour six familles d'expulsés
Un immeuble de Sabadell réquisitionné par la PAH pour 6 familles d’expulsés