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Quand les citoyens traquent la corruption

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Un collectif activiste, né dans le sillage du mouvement indigné, a entrepris d’épingler tous les politiques et hommes d’affaires responsables de la crise. À commencer par Rodrigo Rato, ancien ministre, directeur du FMI et patron de banque, inculpé pour blanchiment d’argent et fraude fiscale.

« Honte à toi ! Voleur ! Rends-moi mon argent ! ». La foule s’énerve, amassée derrière le cordon de sécurité. Rodrigo Rato pénètre sans broncher dans la voiture de police qui l’attend devant chez lui. En avril dernier, l’ancien directeur du Fonds monétaire international (juste avant Dominique Strauss-Kahn), mais également ancien ministre de l’Économie et aspirant à la présidence du Parti populaire au début des années 2000, est entendu par la justice espagnole pour fraude fiscale et de blanchiment de capitaux.

Depuis, les scandales se multiplient, mouillant celui qui était également à la tête de Bankia, un conglomérat bancaire né de la fusion de sept caisses d’épargne qui s’étaient trouvées au bord de la faillite lors de la crise de 2008. En novembre, Rato est également auditionné pour n’avoir pas déclaré 1,6 million d’euros pour des conférences après avoir quitté son poste au FMI.

À l’origine de ce coup de tonnerre, une poignée d’activistes. Depuis trois ans, le collectif barcelonais 15MpaRato travaille à la chute de l’homme d’affaires et plus généralement, de tous les responsables de la crise économique que traverse l’Espagne. « Avec Rato, c’est le symbole de la crise de 2008 qui s’effondre », se félicite Simona Levi, porte-parole de la plateforme.

« Si Rato tombe, ils tomberont tous »

Tout a commencé avec le 15-M. « Après avoir envahi la rue, le mouvement indigné a pris plusieurs formes, se souvient Simona. Certains ont commencé à militer contre les expulsions (lien PAH), et d’autres, comme moi, ont voulu s’attaquer à la corruption. » 15MpaRato voit le jour à l’occasion du premier anniversaire du mouvement indigné, en 2012. « De mon côté, je travaillais sur l’audit de la dette espagnole avec d’autres activistes. Puis, on s’est aperçus que le quart de la crise de 2008 était la faute d’une seule banque. Alors, avant de faire tomber un à un les dirigeants corrompus, on s’est dit qu’on allait commencer par Bankia. »

15MpaRato part d’un constat simple : quand Bankia entre en bourse, en juillet 2011, ses actionnaires pensent faire une bonne affaire. Rien ne laisse entrevoir que la banque est au bord de la faillite, après l’éclatement de la bulle immobilière de 2008. Ni qu’un an plus tard, l’État espagnol devrait y injecter 23 milliards d’euros et demander l’aide de Bruxelles, pendant que des milliers d’Espagnols y perdent toutes leurs économies. « Il est impossible que Rato et le conseil d’administration de Bankia n’aient pas été au courant de l’état des comptes. Et en Espagne, la fausse publicité pour la sortie en bourse est un délit pénal grave. »

Au printemps 2012, 15MpaRato entreprend de déposer plainte contre Bankia. Pour financer son instruction, le collectif lance le « premier crowdfunding politique d’Europe », selon Simona Levi. « On a récolté 20 000 euros en une journée, dont 11 000 la première heure. C’était inespéré. »  La plainte contre Rodrigo Rato peut alors atteindre l’Audience nationale, le plus haut tribunal d’Espagne. Le procès est attendu pour la fin d’année 2016.

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Un Wikileaks espagnol

Rien ne destinait pourtant Simona et sept autres membres du collectif à devenir les nouveaux justiciers de la politique espagnole. Elle est danseuse et metteur en scène, les autres, chimistes, cuisinière, informaticienne, sociologue, traductrice… Des citoyens « normaux », qui en ont simplement eu assez de voir leur pays sombrer à cause de dirigeants corrompus. « L’impunité me rend folle. Quand dans un pays, on a aucune issue parce que personne n’a d’argent, ça me rend dingue. Tout le monde s’est mis à parler de crise, mais on devrait plutôt parler d’escroquerie à grande échelle », s’insurge Simona.

Alors, comment une poignée d’activistes parvient-elle à faire inculper un ancien ministre ? « Nous fonctionnons par le biais d’un système de dénonciation anonyme : chaque citoyen peut nous envoyer ses propres informations. » Ces lanceurs d’alerte passent par une boîte mail, “la boîte de Xnet”. Les informations sont ensuite vérifiées par le collectif et par une cinquantaine de journalistes, de différents médias, avec lesquels travaille 15MpaRato. « Ils nous aident à vérifier les infos, et en échange, ils ont l’exclusivité. On est un peu le Wikileaks espagnol », sourit Simona.

C’est d’ailleurs grâce à ce procédé de dénonciation anonyme qu’un an après le début de l’affaire Rato, le collectif sort l’affaire des « courriers de Blesa » : des milliers de correspondances mail entre Miguel Blesa, ancien patron de la Caja Madrid (l’une des sept caisses d’épargne qui deviendra Bankia, une fois privatisée), des politiques et des banquiers, entre 2000 et 2009. 15MpaRato révèle notamment l’existence de « tarjetas blacks », des cartes de crédit offertes aux membres du conseil d’administration de la banque. “Aucun ne les déclarait, et grâce à ces cartes, les élus comme les syndicalistes ont pu dilapider jusqu’à 700, 800 000 euros pour leurs frais privés », explique Simona.

Podemos, Ciudadanos, même combat

Le but de 15MpaRato n’est pas de punir seulement les banquiers, mais également toutes les personnalités politiques impliquées dans ces mêmes cas de corruption. Et pas seulement la droite au pouvoir, connue pour ses scandales politico-financiers : « C’est absolument la même chose dans tous les partis, même si le Partido popular et Izquierda unida sont les pires en termes de corruption. Au parti socialiste, c’est une corruption plus ‘normalisée’, quotidienne, à travers des pots de vin, ou des petits arrangements », détaille Simona. Ainsi, depuis sa naissance, 15MpaRato a réussi à faire inculper 28 personnes du Partido Popular (PP), 15 du parti socialiste (PSOE), et 4 de Izquierda Unida (IU), l’équivalent espagnol du Front de gauche, dont l’un des membres, Moral Santin, est la personne la plus impliquée dans les cas dénoncés par la plateforme. « En tout, environ 100 personnes, dont une quarantaine de banquiers sont actuellement inculpés. »

Pourtant, selon Simona Levi, les « nouveaux partis » ne vaudraient pas mieux. « Je crois que Podemos, c’est exactement la même merde. Ciudadanos aussi. Ils profitent du changement, mais nous font revenir à la situation avant le 15-M. » Les seules qui trouvent grâce à ses yeux, ce sont les maires de Barcelone et de Madrid, pourtant soutenues par Podemos, Ada Colau et Manuela Carmena, « de vrais reflets de l’esprit du 15-M ».

« Le mouvement indigné est en train de créer une nouvelle démocratie, qui doit passer par le déblocage des institutions en luttant contre la corruption, et le remplacement de systèmes de démocratie obsolètes par des nouveaux systèmes, plus citoyens ». Mais selon Simona, « nous n’avons fait que la moitié du chemin ». La route pour éradiquer la corruption en Espagne est encore longue…

L’appli qui joue avec la corruption pour mieux la combattre

Lancé en 2014, “Alcalde Corrupto”, disponible sur Android et iOS, propose aux joueurs d’incarner un maire corrompu. Détourner des fonds publics, verser des pots-de-vin au fisc, acheter des votes… « Le but de ‘Alcalde Corrupto’ (littéralement ‘maire corrompu’) est d’accumuler le plus d’argent noir possible », explique Xavier Lopez Camba, l’un des développeurs de Meigalabs, le studio indépendant de développement d’applications à l’origine du jeu.  

Les créateurs avouent s’être inspirés de nombreux cas de corruption réels, notamment celui des « tarjetas black » : « Nous voulions que notre jeu soit à l’image des scandales qui pourrissent l’actualité espagnole jour après jour. Peut-être que si tous les Espagnols se rendent compte de l’ampleur de la corruption grâce à un jeu, alors là, les choses commenceront à changer », poursuit Xavier Lopez Camba. D’autant plus que l’application fait un carton en Espagne, avec plus de 260 000 téléchargements. Si l’acte est militant, le studio Meigalabs l’assure : « Toute ressemblance avec une personne réelle est pure coïncidence ». Une façon pour eux de se couvrir, afin de ne pas être attaqués en justice. « Nous ne donnons aucun nom. Si quelqu’un se reconnaît, c’est qu’il a quelque chose à se reprocher… »