P1130827

Le plus grand défi d’Eibar

À lire également sur Sud Ouest

Coincée entre Bilbao et San Sebastian, la cité basque d’Eibar rêve en grand avec son club de foot aux structures amateurs, et bouscule la hiérarchie. Son ambitieux président ne veut pas s’arrêter là et souhaite faire de ce club familial une marque mondiale.

Dix heures, place de la Mairie. Un ballon roule sur le sol humide, poussé par deux enfants au maillot azulgrana. Le soleil de novembre qui inonde la vallée alentour n’éclaire pas encore la scène. A l’abri des montagnes, Eibar s’éveille. « C’est la fête aujourd’hui ! Comme chaque jour de match », s’enthousiasme Itziar, la trentaine pimpante, qui tient une épicerie à quelques mètres de là. Elle aussi porte le maillot rayé des armeros (les armuriers), le surnom des joueurs qui font la fierté de la ville, en référence au passé industriel de la cité de 27 000 âmes. D’ailleurs, ces dernières années, les couleurs du club ont fleuri un peu partout : les drapeaux flottent aux balcons, les écharpes trônent en vitrine. Particulièrement depuis l’accession en première division espagnole, voilà un an et demi. « La Liga nous donne la force de dire « on n’est pas bien grand, mais on est là, on existe » », raconte Jon, devant son tabac.

« On est un peu comme le village gaulois d’Astérix. On est très petit, entouré de montagnes », sourit Alex Aranzabal, président du club depuis 2009, qui reçoit dans sa modeste salle des trophées, aux murs vert pomme. Le bel homme de 41 ans a un doctorat d’économie, quelques années d’expérience à EITB (télévision publique basque) en tant que directeur du marketing, et des cernes sous les yeux. Il est issu d’une famille d’armuriers : « J’ai des actions dans l’entreprise historique des Aranzabal, on fait la Rolex des fusils ! ». Quelques coupes sont alignées derrière lui, récompensant notamment les deux montées successives du SD Eibar ces dernières années. L’une d’entre elles ressemble étrangement à celle de la Ligue des Champions. Le jeune dirigeant à la barbe poivre et sel se marre : « Le rêve c’est en ce moment, et c’est la Liga. À chaque début de championnat, l’objectif est que le miracle dure un an de plus. »
L’année dernière, le miracle s’est fait attendre. Mais pour la première saison de son histoire dans l’élite, c’est la relégation administrative d’Elche, dans la région de Valence, qui a sauvé Eibar, 18ème du classement final. Depuis, un entraîneur expérimenté, José Luis Mendilibar, et des recrues de qualité ont posé leurs valises dans la vallée. Adrian Gonzalez, fils de l’entraîneur de l’OM Michel, en fait partie. Le milieu de terrain de 27 ans a longtemps connu les salaires versés en retard et les gestions catastrophiques dans ses anciens clubs, notamment à Elche. « J’avais quelques contacts à l’étranger, mais j’ai signé à Eibar car le projet qu’on m’a vendu était sérieux, sans mensonge. Ils payent quand ils doivent payer et font les choses bien… » Et les résultats sont bien au-delà des espérances. Avant de recevoir Getafe, un supposé concurrent pour le maintien, les Azulgrana ont une 6ème place à défendre. « La normalité voudrait que l’on soit dernier, pas sixième », assure pourtant Aranzabal, d’une voix douce et posée.

Vuvuzelas, patxaran et Bombonera

À deux heures du match, les nombreux bars de la ville débordent de fans en rouge et bleu. La peña Escozia la Brava, groupe de supporters du club basque, donne de la voix. « On vit un moment historique », glisse Joseba, entre deux verres de patxaran, l’alcool local. Une poignée de supporters de Getafe se mêle à la fête, comme Jorge. « C’est la deuxième année que je fais le déplacement ici. Ça pue la passion. On sent les gens très attachés à leur club, un club pour toute la vie. C’est authentique. » Un autre verre et il est déjà temps de grimper jusqu’au stade, niché sur les hauteurs de la ville. Une église jouxte la tribune Ouest, surnommée « la Bombonera » par les supporters, mais Ipurua est la vraie cathédrale d’Eibar. Le lieu où tout le monde se rassemble. Là, des enfants soufflent dans des vuvuzelas, d’autres tapent dans un ballon. Les adultes, eux, sont à la terrasse du rade qui fait face à l’enceinte, le bien nommé « Ipurua bar ».
« On a un stade mythique » se félicite le président, même si les tribunes de béton ont du subir un lifting cet été. La capacité d’accueil est ainsi passée de 4800 à 6300 sièges. Ces travaux sont toutefois très loin d’être suffisants pour satisfaire aux normes de la LFP (Liga de futbol profesional), qui stipulent qu’une enceinte de Liga doit comprendre au moins 15000 places. Alex Aranzabal souffle : « On ne sait pas comment ça va se passer mais on va tout faire pour changer cette loi absurde. Une chose est sûre, Ipurua ne pourra pas atteindre ce quota. »
À quinze minutes du coup d’envoi, la populaire tribune Est s’anime. Les ikurriñas côtoient le drapeau du Japon, en l’honneur de la recrue Takashi Inui, sur le banc ce soir-là. Preuve que les supporters ont adopté le joueur le plus cher de l’histoire du club (300 000 euros de transfert), emblème du désir ardent du président de faire connaître Eibar hors des frontières du Pays basque : « C’est avant tout un bon joueur. Mais on sait aussi qu’avec un Japonais ici, les journalistes de son pays vont venir à Ipurua… ». Même raisonnement pour Eddy Silvestre, né en Espagne, mais international azeri. « L’Azerbaidjan est un pays important, qui a du pétrole… », se justifie Aranzabal. En fait, l’entrepreneur a un grand projet pour son club : « Vu qu’on ne peut pas rivaliser avec l’Athletic Bilbao et la Real Sociedad au Pays basque, on veut in-ter-na-tio-na-li-ser la ‘marque’ Eibar. Nous voulons raconter notre histoire au monde entier. »

Budget multiplié par 37 en trois ans, déficit zéro

Une ambition qui n’aurait pas été possible sans une augmentation de capital, réalisée au moment de l’accession en Liga. Même si le club est l’un des rares du pays à ne pas afficher de dette, il lui fallait alors gonfler son capital de 400 000 à un peu plus de 2 millions d’euros…  Pour éviter la désillusion, le SD Eibar s’est résolu à vendre 34 486 actions, à 50 euros l’unité. En unique contrepartie, le nom des contributeurs à hauteur de 1 000 euros gravé sur une plaque de la tribune Nord. « Le but était de ne pas avoir un seul gros actionnaire. C’est important que beaucoup de gens sentent qu’ils sont propriétaires du club. Hors de question qu’un Arabe ou un Russe vienne et rachète le club. C’est un club du peuple ! » Après les « mécènes » espagnols, ce sont les Chinois qui ont le plus participé à la collecte. Mission accomplie quelques semaines plus tard avec 1 724 272,95 euros récoltés dans 69 pays. Une grande fierté pour Aranzabal, qui affiche un large sourire au moment de dénicher dans un dossier suspendu le contrat d’un Chinois et d’un Libanais. « Vous imaginez ? Même là-bas ils connaissent Eibar maintenant… » Le budget est désormais de 30 millions d’euros, contre 800 000 euros il y a trois ans en Segunda B, le troisième échelon national. Des groupes de supporters ont éclos un peu partout : Californie, Écosse, Mexique, Israël, Chypre… « Aujourd’hui, on est une vraie entreprise. »
Joseba, de la peña Escozia la Brava, recrache sa liqueur à l’évocation des mots « marque » et « entreprise ». « Le foot est une mafia, tous ses acteurs veulent gagner de l’argent. Et nous, de l’argent, on n’en veut pas. Eibar est un club humble et populaire, et on prouve en ce moment qu’on peut réussir avec peu de moyens. » Il n’est pas le seul ici à nourrir quelques réserves vis-à-vis de la politique du président. Jokin, 30 ans et socio depuis sa naissance, est partagé : « Je comprends que la gestion d’Aranzabal nécessite du marketing, s’il est au service d’Eibar. Mais ça me gêne qu’un club sportif, qui à la base n’a pas de vocation lucrative, soit appelé ‘entreprise’. Je suis très content que mon équipe soit en Liga, mais si cela induit trop de changements, je préfère qu’on joue en deuxième ou troisième division. »
Retour au stade. Juste avant l’entrée des joueurs, le speaker égrène le nom des titulaires azulgrana. Celui de Borja Bastón déclenche l’hystérie des fans. L’attaquant a été élu meilleur joueur de Liga au mois d’octobre, devant Ronaldo, Neymar, Suarez et consorts. Bastón est lui aussi un symbole de la stratégie du club : se faire prêter des joueurs issus des plus grands clubs. L’espagnol est cédé pour un an par l’Atletico Madrid, comme Simone Verdi par l’AC Milan, ou Izet Hajrovic par le Werder Brême… Deux champions du monde se sont d’ailleurs révélés en prêt à Ipurua dans les années 2000 : Xabi Alonso et David Silva. « On ne peut pas acheter Borja Bastón. Mais on a convaincu l’Atletico qu’il deviendra un meilleur joueur ici, un homme. Eibar est comme une école, on est très exigeants. » Étrangers et espagnols sont prévenus : il faut rapidement se fondre dans le moule. « On veut des mecs qui jouent avec de l’intensité, qui courent partout », exige Jokin, dont le joueur préféré cette saison est Gonzalo Escalante, un milieu Argentin prêté par Catane, qui a récolté 9 cartons jaunes en 11 matches. Les valeurs de combat, d’amour du maillot et de travail sont ici bien plus essentielles que le beau jeu. Aranzabal hoche la tête. « Je ne sais pas si on est unique au monde mais on est différent, romantique. Pour nous, c’est une fierté de voir des enfants avec le maillot d’Eibar, et pas celui de Messi ou de Ronaldo. Il n’y a pas de recette, le secret c’est du travail et de la lutte. » Des principes que le président a longuement développés dans un livre sorti au printemps, « Un autre football est possible, le modèle Eibar ». Derrière le titre un brin pompeux et les 270 pages parsemées de citations de Confucius, Jean Giraudoux ou encore Keynes, Aranzabal développe la philosophie singulière, la stratégie économique, et les valeurs de « son » Eibar. Mais aussi « une vision particulière de la vie », et beaucoup de photos de lui.

Gloria Gaynor et twin towers

Getafe, l’adversaire du soir, a beau être modeste, les tribunes sont presque pleines. Avec 84% en moyenne, Eibar est en tête du taux de remplissage de Liga. « C’est ici qu’on voit le mieux le foot de toute l’Espagne », assure Jon, présent dans la tribune Est, dont les gradins lèchent les filets du gardien. « La force de ce stade, c’est que les gens sont très proches des joueurs, remarque Jokin. Ils sentent plus la pression qu’ailleurs ». Adrian Gonzalez opine : « Chaque corner en notre faveur est fêté comme un but. » Cette saison, l’équipe basque n’a perdu qu’un seul de ses six matches à domicile, contre l’Atletico Madrid (0-2).
« Hombre, tonne le coach José Luis Mendilibar. Ce qui nous avantage, c’est que les autres équipes ne jouent jamais sur des terrains aussi petits que le nôtre. C’est très difficile de se préparer en une semaine à jouer d’une autre façon. » Autre particularité d’Ipurua, sa pelouse catastrophique. Les remplaçants qui s’échauffent le long de la ligne de touche arrachent des mottes de terre à chaque sprint. Malgré cela, Eibar domine et Sergi Enrich ne tarde pas à marquer. Les haut-parleurs sanctionnent l’ouverture du score d’un tonitruant « I will survive ! ». Le Parc des Princes a Bruno Mars, Ipurua joue la carte Gloria Gaynor. Getafe égalise dans la foulée mais ne parvient pas à éteindre la bonne ambiance qui règne dans ce stade d’un autre temps. Les chants s’enchaînent et un « Aux armes », en version originale, est même lancé par la tribune Est. Enrich, l’une des 17 recrues estivales, y va de son doublé. Les Basques rentrent aux vestiaires avec un but d’avance, 2-1. Comme partout, les spectateurs profitent de la mi-temps pour étancher leur soif. Sauf qu’ici, la foule quitte l’enceinte pour siffler une petite bière dans le bar d’en face, avec un simple bout de papier en poche pour regagner la tribune en deuxième mi-temps.
Un peu plus haut, chez Mila et Vicente Belda. Chaque match, depuis des années, est l’occasion de réunir familles et amis. Non pas pour regarder la rencontre à la télé, mais depuis le balcon. Au douzième étage d’une des deux tours jumelles qui surplombent Ipurua, ils sont une petite dizaine à profiter d’une vue panoramique. Eusebio Jainaga, qui a joué pour Eibar dans les années 50 est également là, lui l’ancien défenseur central de l’équipe, à une époque où on ne s’embarrassait pas avec la tactique. « Il y avait moi, un latéral droit et gauche, deux milieux et que des attaquants ! »  De quoi faire blêmir Pablo Corea. « Comment ne pas être fiers de cette équipe ? Dans le monde entier il n’y a pas un seul village qui ait une équipe comme ça », s’enflamme, ému, celui qui a toujours vécu ici, avant de mettre en avant la qualité des joueurs. « On sent qu’ils aiment le club et ne sont pas là pour une question d’argent ». Longtemps, Eibar a appliqué la politique du minimum syndical pour ses footbaleurs. Un temps aujourd’hui révolu. « Le joueur le mieux payé de l’effectif gagne autour de 800 000 euros par an, avec des variables. Il s’agit de grandir », précise le président. Tout de même à des années lumières des grilles salariales des grands d’Espagne. Pendant que Mila propose à ses invités des montaditos de tortilla et de jambon, Saul Berjon marque le troisième but sur penalty. C’est la folie sur le balcon. L’un des convives, Jose Maria, n’est cependant pas encore serein. « En  football, tout est possible », dit-il en se resservant un verre de Rioja. Le score n’évoluera plus, 3-1 pour les Azulgrana. La terrasse des Belda peut se vider jusqu’au prochain match. « L’année dernière, peu avant la réception du Barça, deux Équatoriens ont sonné. Ils voulaient regarder le match, alors on les a accueillis. On était 25. Il y en avait jusqu’à la fenêtre de la chambre ».

Quand il a acheté cet appartement il y a plus de 30 ans, Vicente ne pensait pas avoir la chance de voir un quadruple (Messi) et un triple (Ronaldo) ballon d’or jouer sous son balcon. Pour combien d’années encore ? La situation d’Eibar reste fragile. « On a un modèle sportif très clair. Mais on sait qu’on pourrait échouer et retourner en deuxième division », avoue Alex Aranzabal. Qui est tiraillé entre son ambition dévorante d’internationalisation et le besoin de respecter l’identité du club. Rester un club familial dans le meilleur championnat du monde ? « C’est mon challenge le plus difficile, soupire-t-il en tripotant machinalement son bracelet rouge et bleu siglé « Défends Eibar ! ». On veut faire les choses bien. On aide la ville aussi, le foot fait venir des touristes… L’impact du club sur Eibar est de plus de 50 millions d’euros par an. C’est une responsabilité importante, une mission. » Quelle que soit la destinée future du club, cela n’enlèvera pas la principale satisfaction d’Aranzabal. « Dans des années, les gens se souviendront : ‘j’ai vu Eibar en première division’ « .