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Madrid et Barcelone, le laboratoire des Indignés

Souvent attaqué sur son manque d’expérience en matière de gestion, Podemos a trouvé la parade : les deux plus grandes villes d’Espagne, dirigées par des « maires indignées » depuis les municipales du printemps, sont devenues la vitrine du parti.

Les flammes détruisent tout, des dragons volent dans le ciel, c’est le chaos. « La nouvelle maire, Manuela Carmena, veut détruire la démocratie et le monde », gronde la voix off. Six mois après les élections municipales, malgré l’arrivée au pouvoir de Carmena, la ville n’est pas en proie aux flammes et les dinosaures sont confinés dans les musées. Le scénario catastrophe de cette vidéo, postée sur les réseaux sociaux, est l’oeuvre des partisans de Podemos. Taquins, ils répondent ainsi aux prophéties parfois farfelues qui ont accompagné la campagne. Le message est clair : oui, Podemos est capable gérer une grande ville. Entre les lignes : oui, Podemos est capable de gérer le pays.

Manuela Carmena à Madrid, Ada Colau à Barcelone. L’arrivée de ces deux femmes à la tête des deux plus grandes villes d’Espagne a fait grand bruit. Toutes deux issues de la société civile, toutes deux appuyées par des coalitions de la gauche plurielle, sous la bannière de Podemos. Pas étonnant donc que quelques mois plus tard, le parti de Pablo Iglesias utilise le premier bilan de ces municipalités pour se présenter comme une formation capable d’assumer des responsabilités.

Changement de cap

À Barcelone, Colau a pris des mesures rapides sur les thématiques qui lui sont chères, elle l’ancienne cofondatrice et porte-parole de la PAH. Par exemple, des amendes pour les banques qui possèdent des appartements vides depuis deux ans. Dans une ville étouffée par le tourisme de masse, elle a également fait voter un moratoire sur l’implantation de nouveaux hôtels, supprimé les subventions municipales au grand prix de Formule 1 de Catalogne et retiré la candidature de sa cité pour les Jeux olympiques d’hiver. « Il existe une rupture dans ces mairies, c’est certain, analyse Jordi Munoz, politologue et enseignant à l’Université de Barcelone. Je dirais qu’elles sont meilleures en politique qu’en gouvernance. Elles sont excellentes pour envoyer des signaux de changements de cap. Prenons par exemple la stratégie, ancienne, à Barcelone de baser la croissance économique sur le tourisme. Appliquer une politique municipale qui tourne le dos à cette stratégie paraît difficile, mais lentement elles tentent d’y parvenir en envoyant des signaux forts. »

La force du symbole. Comme quand la nouvelle édile choisit de baisser son salaire (-24%) et d’organiser un réseau de villes pour l’accueil des migrants. Deux mesures également appliquées à Madrid, où Carmena a réduit sa rémunération de 55% et fait déployer une banderole sur la façade de la mairie, « Refugees welcome ». Des actes forts, dont on retient plus facilement l’annonce que le résultat. La proposition vis-à-vis des arrivants issus de pays en guerre, humaniste et de bonne foi, s’est heurtée à la réalité du terrain : les réfugiés en question n’étaient pas assez nombreux en Espagne pour mettre en place le plan d’accueil. La trentaine de migrants ayant trouvé refuge dans la capitale a été prise en charge de manière classique par des associations locales.

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Toujours dans un souci de débuter son mandat avec une bonne image auprès de ses administrés, l’ancienne juge a multiplié les décisions populaires, voire un brin populistes. En vrac : son équipe municipale n’utilise plus de voiture de fonction – sauf cas de force majeure – et se rend au travail en transport en commun. La subvention municipale consacrée à la tauromachie a été supprimée et les contrats avec les entreprises chargées de la propreté de la ville ont été renégociés pour accentuer le nettoyage de quartiers moins soignés. En septembre, la Ville s’est aussi opposée au tournage d’une publicité de Coca-Cola dans un gymnase municipal. Une façon de se montrer solidaire avec les employés madrilènes de la marque américaine, alors menacés de perdre leur emploi.

Dette en baisse

Carmena, violemment attaquée par la presse conservatrice, s’est aussi démenée dans des combats de fond : comme son homologue barcelonaise, elle a pris des mesures pour tenter de limiter les expulsions immobilières, reloger les familles et empêcher les coupures d’électricité. Pour l’heure, avec un succès limité puisque les associations comme la PAH sont toujours très actives dans la capitale pour faire barrage au fléau des expulsions. En revanche, la nouvelle maire a reporté un franc succès en augmentant le budget des cantines pour garantir un repas à chaque enfant. Sous la houlette de Pablo Soto, Madrid a également lancé un portail informatique où chaque citoyen peut proposer ses idées pour la ville, débattre et voter.

Mieux encore. Selon la banque d’Espagne, au troisième trimestre de 2015, la mairie a diminué ses dettes de 19,1 % par rapport à l’année précédente. La capitale reste malgré tout la ville la plus endettée d’Espagne, mais ces premiers résultats sont encourageants. Des résultats obtenus grâce à une importante débauche d’énergie, qui ont arraché une confession surprenante à l’ancienne juge. « Si je pouvais revenir en arrière, je ne me représenterai pas à la mairie », a déclaré Carmena il y a quelques semaines, dans un livre d’entretiens avec la journaliste Maruja Torres.

Ada Colau, de son côté, semble plus motivée que jamais. Si les deux femmes apparaissent toutes les deux dans le clip de Podemos, seule la maire de Barcelone s’est impliquée dans la campagne du parti violet. Cette dernière a ainsi pu étrenner sa nouvelle popularité lors du meeting à Caja Magica : la jeune politique a été la dernière à s’exprimer avant Iglesias et s’est offert une arrivée sur scène digne d’une rock star, avec une standing ovation de la salle. Les « Ada, Ada » enthousiastes tombés des travées ont validé cette stratégie. Émue, Colau a s’est lancée dans une tribune offensive sous les hourras redoublés de la foule. Iglesias pouvait avoir le sourire en la prenant dans ses bras à la fin du discours : en remportant ces deux mairies « indignées » au mois de mai dernier, Podemos s’est adjugé plus qu’un symbole.

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