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Pablo Soto, un geek en politique

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Il y a quelques années encore, Pablo Soto était considéré comme un pirate informatique par les multinationales de la musique. Aujourd’hui, il impulse depuis la mairie de Madrid une politique de démocratie directe sur Internet. Entre les deux, un procès et une manifestation en guise de prise de conscience. Rencontre avec un indigné.

Le conseiller municipal embrasse du regard l’immense bureau percé de larges fenêtres. « Ici, tout a changé« . Pablo Soto, 36 ans, est développeur web, mais c’est au 3e étage de la mairie de Madrid qu’il reçoit. « Tout a changé« . Ses yeux électriques s’arrêtent sur deux belles photographies d’une marée humaine envahissant la Puerta del Sol. « Je crois que la société évolue, dit-il en désignant les tableaux. À Madrid, cela fait quatre ans que ça bouge beaucoup. Il y a eu cette chose merveilleuse, cette mobilisation sans aucun parti politique, sans syndicat, sans association, sans organisation traditionnelle. La société civile s’est organisée seule, par Internet, pour réclamer la démocratie. La démocratie directe, tout de suite. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues ce jour là, le 15 mai 2011. »

Pablo Soto est un des fils de cette nuit qui a bouleversé le pays. Une gifle, un coup de coeur, une prise de conscience. Il marque une pause. « J’étais là, parmi eux. On ne disait pas, ‘on veut du pain’, ‘on veut du travail’, non. On voulait juste de la démocratie. Ça a permis de faire se rencontrer des gens qui luttaient pour les libertés sur Internet, d’autres qui luttaient contre les expulsions, d’autres pour l’éducation… C’était plus fort que la politique traditionnelle, affirme-t-il sans pouvoir réprimer un sourire. Depuis ce jour là, nous avons l’impression que tout peut arriver, s’enthousiasme Soto. Que le gouvernement peut tomber demain matin, que nous pouvons construire notre propre politique. C’est comme si nous avions ouvert une porte« .

« La politique est venue à moi »

Portée par cette dynamique, Manuela Carmena renverse l’échiquier politique aux élections municipales de mai dernier, et enlève la mairie de Madrid. Dans la liste de l’ancienne juge et avocate, beaucoup d’inconnus et de personnes, comme elle, issues de cette société civile qui s’est réveillée quatre ans plus tôt Puerta del Sol. La présence de Pablo Soto n’était pas assurée pour autant. « Entrer dans l’institution, ça m’a fait poser beaucoup de questions. Mais en fait, ce n’est pas moi qui suis allé chercher la politique, c’est la politique qui est venue à moi ! »

Si Soto date son engagement à 2011, il reconnaît néanmoins un intérêt plus ancien pour les affaires publiques. Un intérêt contraint : en 2001, à 22 ans, ce programmateur autodidacte invente Blubster, un logiciel de partage de musique sur Internet. Très vite, l’application en peer-to-peer séduit des milliers, puis des millions d’utilisateurs à travers le monde.

Mais les multinationales du secteur ne voient pas d’un très bon oeil le développement de cette technologie gratuite de partage. Warner, Universal et autres Sony se rassemblent alors pour attaquer Soto en justice, lui réclamant 13 millions d’euros. À l’évocation de ce souvenir, il fait la moue. « Ça m’a beaucoup politisé« , se souvient-il, amer. « J’ai gagné le procès et six mois après, les lobbys ont fait pression et ont changé la loi espagnole. Cet exemple, je l’ai vécu de très près, mais ça se passe comme ça dans toute la société. Je me suis rendu compte que peu importe la raison, peu importent les années de lutte, ce sont les intérêts économiques qui priment. Et pour moi, il n’est pas possible de se s’épanouir en tant que citoyen dans un système qui n’est pas véritablement démocratique.« 

Apôtre de la transparence

Alors, Soto s’engage pour la liberté sur Internet. Aujourd’hui de l’autre côté de la barrière, parmi les gens qui décident des lois, il poursuit la lutte, assurant n’avoir aucune ambition personnelle, ni étiquette ou comptes à rendre. « Je me définis comme un travailleur public« , expose-t-il gravement. Carnet de notes posé sur les genoux, il tripote machinalement son stylo. Clic-clac. « Je ne représente personne. Je ne peux pas représenter un million de personnes, c’est impossible. Ce que nous pouvons faire en revanche, c’est travailler pour que ces personnes puissent se représenter elles-mêmes et exercer leurs droits. » Le grand projet de l’ancien développeur. Il s’arrête un instant, prend le temps de réfléchir. Poursuit. « Le code informatique commence à être aussi important que le code des lois. Si l’administration utilise un code fermé, il est impossible de savoir quelle est la loi derrière. Il y a beaucoup de droits politiques qui passent par une relation informatique, qui doit être libre pour que les gens puissent savoir comment elle fonctionne. »

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Dans son bureau à la mairie de Madrid, Pablo Soto a accroché une photo emblématique du 15-M sur la Puerta del Sol en 2011.

Le voilà devenu apôtre de la transparence. Avec une arme, Internet. « Nous vivons une révolution technologique bien plus profonde qu’a pu l’être l’invention de l’imprimerie. Internet a créé une masse de millions de personnes reliées en temps réel, capables de se rassembler, de communiquer, ce qui change complètement le rapport de l’élite vers les masses. Irrévocablement, cela va déboucher sur un changement social et politique. La démocratie représentative ne sert que pour rendre possibles les décisions collectives quand des milliers de personnes ne peuvent se retrouver ensemble dans un bâtiment pour délibérer, débattre et voter. Mais aujourd’hui, nous avons la technologie pour cela. »

Pas impressionné par les accusations de populisme que lui valent ses idées, le jeune « conseiller pour la participation citoyenne, transparence et gouvernement ouvert » développe son grand projet dès son arrivée à la mairie. Après quelques mois de travail, il lance “Decide Madrid”, une plateforme d’initiative populaire, qui fonctionne en deux temps. Transparence, open data (données libres) d’un côté, débat et participation citoyenne de l’autre. Sur le portail dédié, chacun peut soumettre son idée pour la ville. Et si la proposition est approuvée par 2% de la population (soit 53000 personnes), elle est automatiquement étudiée par un groupe de travail, avant de passer au vote, pour une adoption définitive. Les propositions pour un billet unique dans les transports ou pour retirer les subventions à la corrida recueillent pour l’heure respectivement 8098 et 6333 soutiens. Encore loin du seuil minimal pour leur validation.  « Nous allons aussi copier Paris, lance Soto avec ambition. Nous aussi, nous voulons un budget participatif. Nous allons même améliorer cette idée. Nous sommes en contact régulier avec les développeurs de Reykjavik, qui sont les premiers à l’avoir fait, avec ceux de Paris aussi. Nous allons recevoir des propositions sans limite d’âge ni de citoyenneté. »

Quelques semaines après le lancement de sa plateforme, le néo-élu dénombrait plus de 200 000 visites, pour presque 3 000 propositions. “Trop peu”, estime-t-il à raison : si l’outil a bénéficié d’une campagne de publicité sur les murs et les bus de la ville au moment de son lancement, les madrilènes semblent avoir depuis oublié son existence. Malgré un bon départ, ils sont désormais peu nombreux à faire vivre le site. Les dernières propositions ne recueillent qu’une poignée de soutiens, et aucune ne s’est pour l’heure concrétisée. Il est sans doute encore tôt pour tirer un premier bilan de l’expérience, mais force est de constater qu’après plusieurs décennies de politique traditionnelle, la version numérique ne rentre pas si facilement dans les moeurs.

L’enthousiasme du jeune homme se heurte également à la barrière digitale : tous les madrilènes n’ont pas Internet. Les personnes âgées et les catégories de population les plus pauvres sont par exemple involontairement tenues à l’écart de ce système. Pour contourner ce problème, il est néanmoins possible de se rendre en mairie et de soumettre sa proposition oralement à des fonctionnaires, qui l’inscrivent ensuite sur la plateforme. Malgré tout, Soto est confiant. Le changement des habitudes sera long, mais pour lui, il est inéluctable. « Et si nous pouvons changer Madrid, nous pouvons changer n’importe quelle ville. Mais si nous pouvons mettre en place un mécanisme direct ici, pourquoi ne le ferions nous pas à Barcelone, à Paris, à Berlin et dans toute l’Europe ? Pourquoi pas ?«